Grève à l'Opéra de Paris : "Sans la pension à 42 ans, je me serais tourné vers une autre compagnie"

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Alessio Carbone, premier danseur de l'Opéra de Paris, a expliqué dimanche, sur Europe 1, pourquoi ses collègues et lui s'opposaient à la réforme de leur régime spécial de retraite. Celui-ci, très avantageux, leur permet de partir à 42 ans. Mais compense, assure-t-il, un métier difficile qui ne permet pas facilement de reconversion par la suite.

Leurs petits pas, sur le parvis du Palais Garnier fermé, ont marqué les esprits. Depuis plusieurs semaines, les personnels de l'Opéra de Paris, notamment les danseurs, sont en grève contre la réforme des retraites. Celle-ci prévoit en effet de mettre fin à leur régime spécial, qui leur assure aujourd'hui le versement d'une pension à 42 ans. Mais pour Alessio Carbone, premier danseur, il ne s'agit pas d'un avantage indu. S'il se dit, dimanche sur Europe 1, "profondément triste" de voir toutes les représentations annulées, il est aussi déterminé à lutter contre une réforme qui, assure-t-il, aura des effets délétères sur la compagnie.

 

"Nous avons une pension versée à l'âge de 42 ans. À 42 ans, nous quittons l'opéra", a rappelé Alessio Carbone dans "Le Grand Journal du Soir". Lui, qui est âgé de 41 ans, a "fait [s]on dernier spectacle il y a un mois. Là, je suis en formation et après je toucherai cette pension." Ce système, très avantageux, a été instauré depuis plus de 300 ans. Mais y toucher, "c'est toucher à cette tradition énorme, à la base de la culture française", pointe le danseur. "C'est normal que cette tradition soit là, ce n'est pas pour rien. C'est ce système particulier qui permet aux danseurs d'avoir un minimum de garanties."

"À 42 ans, je ne suis plus à des niveaux d'excellence comme ceux qu'on demande à l'Opéra"

Et lui de donner en exemple son propre parcours. "J'ai eu une vingtaine, une trentaine d'accidents sur toute ma carrière. C'est normal que je parte à l'âge de 42 ans, je ne suis plus capable de danser à des niveaux d'excellence comme ceux qu'on demande à l'Opéra." À ceux qui lui opposent que les danseurs pourraient entamer une reconversion, Alessio Carbone répond que ce n'est pas si facile. "Dans un autre métier, autre que professeur ou répétiteur, c'est quasiment impossible. Vous êtes très âgé par rapport à la concurrence, [sur le marché du travail vous êtes] face des gens qui ont 20, 25 ans. Moi, cela fait 22 ans que je suis absorbé par l'Opéra, j'y suis du matin au soir, c'est très difficile d'imaginer une reconversion."

Et ces fameux postes de répétiteurs, maîtres de ballet ou professeurs sont rares. "Sur 154 danseurs, très peu sortent de l'opéra en ayant un projet bien précis. Sans ce système de pension, ce serait impossible d'imaginer une suite avec des enfants, une famille", prévient Alessio Carbone. Selon lui, la supprimer va faire fuir les danseurs les plus doués. "Sans cette pension, je me serais tourné vers une autre compagnie pour être mieux payé, mettre plus d'argent de côté."

La concession récemment faite par le gouvernement aux danseurs, avec une "clause du grand-père" qui prévoit que seuls ceux intégrant l'Opéra de Paris après 2022 subiront les effets de la réforme, n'a pas calmé les troupes. "Il nous est proposé d'échapper personnellement aux mesures, pour ne les voir appliquées qu'aux prochaines générations. Mais nous ne sommes qu'un petit maillon dans une chaîne vieille de 350 ans. Cette chaîne doit se prolonger loin dans le futur : nous ne pouvons pas être la génération qui aura sacrifié les suivantes", ont répondu les danseurs.

 

Par Margaux Baralon