Marseille et Naples, "une même ferveur"

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Marseille et Naples, "une même ferveur"
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INTERVIEW - Avant OM-Naples, l’ethnologue Christian Bromberger compare ces deux villes de foot.

Mardi, l'Olympique de Marseille reçoit Naples en phase de poules de la Ligue des champions. Souvent comparés pour la ferveur populaire qui les porte, les deux clubs s'affrontent pour la première fois sur la scène européenne. A cette occasion, Europe 1 s'est entretenu avec Christian Bromberger, ethnologue qui avait rédigé dans les années 1990 un ouvrage de référence sur le "supportérisme" : Le match de football, ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin*.

Hamsik au stade San Paolo (930x620)

© REUTERS

"Pourquoi avoir réalisé dans les années 1990 cette étude comparative entre Marseille et Naples ? Ce sont deux villes où le football connaît une passion sans égale et deux villes méridionales qui souffrent d’une histoire mal écrite. Naples était une capitale de royaume au 19ème siècle avant de connaître une certaine déchéance avec une régression politique et économique. C’est en quelque sorte l’exemple parfait de l’Italie du sud, avec sa cohorte de problèmes. Marseille, c’était une cité portuaire prospère, en souffrance depuis les années 1960. On peut faire un parallèle entre les deux villes, justement parce qu’elles sont en crise et qu'elles détiennent des records sur le plan du chômage. Cette crise de l’emploi se traduit par du clientélisme ou des phénomènes de délinquance. De fait, les deux villes attachent une attention toute particulière à leur club de football.

"Le football sert de revanche symbolique"

Parce que le football y sert d'exutoire ? Il y a dans le foot ce facteur social qui favorise l'identification au club. Mais, plus qu’un exutoire, le football sert de revanche symbolique, où on porte haut les couleurs de son territoire. On aime bien s’identifier à une équipe locale et on l’aime d’autant plus quand on sent qu’à l’extérieur, la ville à laquelle on appartient ne représente pas quelque chose de positif pour les autres.

Cascarino avec l'OM (930x620)

© MAXPPP

L’un des points communs entre les deux villes, c’est cette ferveur qui ne s'éteint pas même dans les moments difficiles... Oui, quand Naples était en Serie C en 2004 (l’équivalent de la 3ème division, ndlr), ils étaient plus de 50.000 à venir supporter leur équipe. Marseille a connu pareille situation en 1995 après la rétrogradation administrative à la suite de l’affaire VA où de nombreux supporters venaient garnir le Vélodrome (ici Tony Cascarino en quarts de finale de la Coupe de France, en 1995). La ferveur s’exprime, l’identification est toujours aussi forte. Le Stade San Paolo de Naples et le Stade Vélodrome de Marseille restent des symboles majeurs de la cité. Il y a un autre point commun : l'OM et le SSC Napoli sont deux entités fortes mais qui saturent le champ sportif. A Naples, il n’y a pas deux clubs comme il peut y en avoir dans les villes du Nord (Juventus Turin, Torino, Milan AC et Inter Milan). A Marseille, vous avez une autre équipe, Consolat, mais qui évolue en CFA 2 (5ème division nationale) et qui se plaint régulièrement de l’aspect déplorable de ses installations.... L'OM vampirise tout ce qui pourrait être autre. Il y a énormément de clubs à Marseille qui tirent la ficelle par les deux bouts pour s’en sortir.

"Des cités méridionales face à des forteresses septentrionales"

Une banderole au Vélodrome, lors d'OM-PSG en 2012 (930x620)

© MAXPPP

Il y a également cette idée de lutte du Sud contre le Nord... C’est effectivement quelque chose qui réunit les deux villes. Ce sont deux cités méridionales avec des forteresses septentrionales qui les regardent de haut. C'est du moins le sentiment qu'ont ces villes, car l'OM est prisé par de nombreux supporters du nord de la France. Naples l'est un peu moins, puisque la plupart des supporters napolitains est concentrée dans le sud, dans le "mezzogiorno" et tout autour de Naples.

Maradona à Naples (930x620)

© MAXPPP

Et à Naples comme à Marseille, on recherche toujours le spectacle ? Oui, même s’il y a quelques modifications avec la modernisation des stades. C’est le cas actuellement à Marseille, mais aussi à Naples, où le président Aurelio De Laurentiis voulait modifier le stade San Paolo qui est un peu le creuset de cette passion populaire, et c’est vrai qu’on a de plus un plus un spectacle qui va se ressembler un peu partout dans le monde. Néanmoins, les publics de Marseille et de Naples conservent de fortes spécificités communes, notamment dans le football qu’on y admire. A l’OM, on a toujours aimé les attaquants comme Skoblar, Papin ou  Drogba, le jeu virtuose, spectaculaire. C’est pareil à Naples avec Maradona, Cavani ou encore Hamsik.

La réalité que vous décriviez en 1995 a-t-elle changé ? Marseille tente effectivement avec l’année européenne de la culture de se donner un nouveau visage. Mais elle reste une ville avec beaucoup de quartiers populaires. Cela n’empêche pas la classe plus aisée des quartiers sud de s’identifier aussi à l’OM. Marseille n’est pas seulement le club des pauvres. L’OM est un peu le club qui rassemble une ville très divisée, aussi bien électoralement que sociologiquement. C’est un point de consensus au sein de la ville, même s'il y a aussi des Marseillais qui n’aiment pas le football (rires).

*Le match de football : ethnologie d'une passion partisdane à Marseille, Naples et Turin, Maison des Sciences de l'homme, 406 pages, 28 euros.