Croatie-Serbie, "au-delà du sport"

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Croatie-Serbie, "au-delà du sport"
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COUPE DU MONDE - Les deux nations s'affrontent pour la première fois, vendredi, à Zagreb.

"Nous avons besoin de votre aide plus que jamais. L'avenir du football croate/serbe en dépendra en grande partie." Dans une lettre envoyée le mois dernier aux Fédérations des deux pays, le président de l'UEFA, Michel Platini, a mis la pression sur la Croatie et la Serbie. Leurs deux rencontres dans le cadre des qualifications à la Coupe du monde 2014 (aller ce vendredi, à 18h00, à Zagreb, retour le 6 septembre à Belgrade) sont les premières dans l'histoire des deux sélections. Pour mieux cerner la portée symbolique de la rencontre mais aussi bouleverser quelques idées reçues, Europe1.fr a réalisé une interview croisée de deux supporters vivant en France : Damir, Franco-serbe, arrivé dans l'Hexagone en 1994, âgé de 34 ans, et Yvan, 39 ans, dont le père, croate, a créé l'association AS Zagreb il y a quarante ans.

Europe1.fr : "que représente pour vous cette première rencontre Croatie-Serbie depuis la guerre (1991-95) ?"

Aljosa Asanovic (930x620)

© REUTERS

Damir : "ce n'est pas la première ! Il y a eu les rencontres de 1999 pour les qualifications à l'Euro 2000 (ici Aljosa Asanovic, photo), avec notamment ce 2-2 lors du match retour en Croatie avec deux buts serbes sur des coups francs de Sinisa Mihajlovic, l'actuel sélectionneur. Certes, à cette époque, c'était l'équipe de Yougoslavie, composée de joueurs serbes et monténégrins, mais je peux vous dire que Serbes et Croates l'ont vécue comme un vrai premier derby ! (sourires). Il y a toujours une dimension au-delà du sport entre les deux peuples, qui étaient en guerre il y a un peu plus de 20 ans. Il s'agit d'un match entre deux pays voisins, avec une grande rivalité. Mais, c'est aussi un match qu'il faut gagner pour la Serbie, car elle compte six points de retard sur la Croatie au classement (Belgique et Croatie comptent 10 points, la Serbie 4, ndlr) !"

Yvan : "Le match est effectivement plus important pour la Serbie que pour la Croatie, en raison du classement actuel du groupe. Leurs jeunes joueurs vont affronter une équipe qui figure parmi les dix meilleures mondiales depuis dix ans, cela peut un être un match référence pour eux. C'est un clasico, un derby régional, comme un Portugal-Espagne ou un France-Allemagne. C'est officiellement un premier match, c'est vrai, avec ce que cela suppose comme symbole, mais nous ne sommes plus dans la même optique qu'il y a 10 ou 15 ans. Aujourd'hui, la Croatie est prête à entrer dans l'Union européenne, elle est membre de l'Otan depuis 2009. Les médias confèrent une dimension politique à la rencontre alors que l'intérêt premier reste avant tout sportif."

E1.fr : "pourtant, les déplacements de supporters ont été interdits..."

Yvan : "Dans le foot, il y a toujours une part de hooliganisme et ce, dans tous les pays européens. Ne pas offrir à ces gens-là une tribune politique, je pense que c'est une bonne chose."

Damir : "Il aurait été possible que des supporters se déplacent mais cela aurait nécessité un énorme déploiement de forces de police. Car les risques existent. J'étais à Belgrade pour le match Serbie-Monténégro / Bosnie-Herzégovine en octobre 2005. J'étais dans une tribune où les sièges et les projectiles volaient... Pour les deux matches à venir, les autorités n'ont voulu prendre aucun risque."

E1.fr : "comment expliquez les nombreux incidents concernant des supporters serbes ou croates ces derniers temps (photo Italie-Serbie) ?"*

Hooligans serbes contre l'Italie (930x620)

© Reuters

Damir : "ça existe ailleurs aussi : en Allemagne, en Italie, en Grèce ou en Turquie. Mais on en fait toujours plus quand ça se passe dans les Balkans. Il y a des factions violentes en Serbie, je ne le nie pas. La plupart du temps, les supporters, ouvertement patriotiques, sont des déçus de l'ère post-Milosevic. Si, demain, le gouvernement reconnaît l'indépendance des Albanais du Kosovo, les gens exprimeront sans doute autant leur mécontentement dans la rue qu'au stade."

Yvan : "les ultras croates, eux, comme les Bad Blue Boys du Dinamo Zagreb ou la Torcida de l'Hadjuk Split, ne revendiquent aucune appartenance politique. Ils peuvent se fâcher avec tout le monde (sourires). Mais quand il s'agit de l'équipe nationale, c'est l'union sacrée entre les groupes de supporters des différents clubs."

E1.fr : "est-ce que la rivalité Serbie-Croatie s'exprime différemment dans les autres sports ?"

Yvan : "l'importance médiatique donnée au football gonfle artificiellement l'événement. Serbie et Croatie s'affrontent maintenant régulièrement en basket ou en handball, comme lors du dernier Euro. A l'avenir, il y aura d'autres rencontres de football et la tension retombera."

Damir : "La rivalité s'exprime dans tous les sports, avec effectivement un effet grossissant pour le foot. La demi-finale de l'Euro de hand l'an dernier s'était plutôt bien passée. Même si un joueur serbe, Zarko Sesum, avait été blessé par un projectile...serbe. Il faut savoir aussi que, par le passé, les Serbes voyaient les compétitions de sport comme une façon de défier sur un pied d'égalité les nations qui leur avaient causé du tort. Après le changement de régime en 2000, cet aspect a semble-t-il diminué. Peut-être davantage dans le football que dans d'autres sports d'ailleurs, comme le water-polo."

E1.fr : "ces deux matches de foot peuvent-ils avoir des conséquences sur les relations bilatérales serbo-croates ?"

Serbie face au pays de Galles (930x620)

© REUTERS

Damir : "les tensions entre les deux pays ont baissé. Il y a toujours des événements politiques ou judiciaires pour les réveiller. Mais, s'il ne se passe rien lors de ce match Croatie-Serbie, et je ne m'attends pas à ce qu'il se passe quelque chose, on va entrer dans une routine. Cela pourrait faciliter également la création d'une Ligue adriatique de football, comme cela se fait déjà dans le basket avec des équipes des deux pays mais aussi de Bosnie, de Slovénie ou de Macédoine."

Yvan : "cette Ligue, ce serait une bonne idée. On pourrait même l’élargir à la Bulgarie, la République tchèque, la Slovaquie, pour élever le niveau. Concernant les deux matches à venir, ce sont d'abord aux joueurs de montrer l'exemple. Certes, il peut malheureusement toujours y avoir des cas isolés dans le stade. Après, il faut savoir qu'un supporter comme moi est ravi de voir toutes ces équipes issues de l'ancienne Yougoslavie dans des compétitions comme l'Euro ou la Coupe du monde. Les joueurs se connaissent, évoluent ensemble dans les championnats anglais, italien, espagnol ou français. C'est amusant de noter par exemple que la charnière centrale de Lyon est composée du Croate Lovren et du Serbe Bisevac**. L'équipe yougoslave a aujourd'hui fait beaucoup de petits de talent. Et qui grandissent ensemble..." 

* En octobre 2011, la rencontre Italie-Serbie avait été arrêtée, en octobre 2012, le match Serbie-Angleterre Espoirs avait fini en pugilat après des insultes racistes, les supporters du Dinamo Zagreb ont très mauvaise réputation...

**Bisevac est suspendu pour cette rencontre