Une peur bleue

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Une peur bleue
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Comme à chaque fois qu'ils s'apprêtent à défier les All Blacks, les Bleus concèdent ressentir une saine appréhension, de celles qui transcendent et qui leur a permis par le passé de soulever la montagne noire, notamment en Coupe du monde. Une saine trouille que vient toutefois polluer aujourd'hui une peur plus insidieuse, celle de mal faire, à l'origine, selon plusieurs Tricolores, de l'important déchet lors des premiers matches.

Comme à chaque fois qu'ils s'apprêtent à défier les All Blacks, les Bleus concèdent ressentir une saine appréhension, de celles qui transcendent et qui leur a permis par le passé de soulever la montagne noire, notamment en Coupe du monde. Une saine trouille que vient toutefois polluer aujourd'hui une peur plus insidieuse, celle de mal faire, à l'origine, selon plusieurs Tricolores, de l'important déchet lors des premiers matches. Il y a frousse et frousse. La plupart des Bleus le concèdent: on ne croise jamais le chemin des All Blacks, référence absolue du rugby mondial, sans nourrir une légitime trouille. Les joueurs de l'équipe de France, s'ils peuvent se vanter de porter l'étiquette de pire cauchemar des Néo-Zélandais, ont aussi payé cher ce statut en concédant face aux joueurs au maillot noir frappé de la fougère argentée quelques unes des plus sévères corrections de leur histoire. "On sait que si on commence à les laisser jouer en avançant et qu'on commence à être un peu trop spectateur, ça peut vite faire quarante points, voire plus...", souligne en expert Imanol Harinordoquy. "Il y a une peur de prendre une branlée, oui, ce n'est jamais évident, confirme Damien Traille. Ça peut être une peur positive, on l'a prouvé plusieurs fois contre lesquelles on n'était pas favoris, on a réussi à se transcender et à faire des matches plus accomplis que contre des équipes « plus faibles »." Si une étonnante sérénité se dégage cette semaine de cette équipe de France, taxée d'équipe B par une plume mal embouchée, nombreux sont les Tricolores à avouer vivre avec cette "bonne peur", dixit Julien Pierre, "la boule au ventre", comme l'appelle encore Pascal Papé qui, face aux Blacks, se souvient de "beaucoup de branlées (cinq défaites par un écart moyen de plus de 35 points) et une belle victoire en 2009 (27-22 à Dunedin)." "Quand les Français jouent le Brésil au foot, j'imagine que c'est un peu pareil... Là, tu joues la meilleures équipe de rugby au monde, donc t'as forcément du stress, l'envie de bien faire, de rivaliser avec eux, même parfois de leur marcher dessus parce que c'est toujours plaisant de se dire qu'on peut éventuellement le faire face aux meilleurs." Ce stress à gérer, sorte de grenade à manipuler avec précaution, peut vous exploser au visage, mais peut aussi être renvoyée à l'envoyeur. Pour connaître alors le plus grand des bonheurs. "Nous, on sait à quoi s'attendre, rappelle, l'oeil malicieux, Harinordoquy, alors que peut-être qu'eux, ils ne savent jamais vraiment à quoi s'attendre contre nous..." Médard: "Ce qui me dérange surtout, c'est d'avoir peur de jouer..." La France a peur, comme dirait l'autre, mais sa bonne frousse aurait tendance ces derniers temps à laisser la place ou en tout cas à se retrouver parasitée par un autre trac, une autre forme d'appréhension. Plus insidieuse cette fois, qui fait que les Bleus, une fois sur le terrain, peinent à se libérer pour la simple et bonne raison qu'ils se retrouvent prisonniers d'une peur cette fois de mal faire. Cette forme de paralysie qui, depuis des mois, empêchent les Tricolores de se livrer sans arrière-pensée, et expliquerait ce déchet si important face au Japon et face au Canada, les trois-quarts l'expriment sans détour depuis leur arrivée en Nouvelle-Zélande, à l'image d'un Maxime Médard, présenté comme l'une des potentielles stars de la compétition, mais qui après deux matches cache mal sa frustration. Pour ne pas dire plus lorsqu'on lui fait remarquer que le jeu de ligne des Japonais est plus séduisant que celui des Bleus: "La confiance n'est pas franchement au rendez-vous, on gamberge plus qu'autre chose. Même si on gagne, on est quand même vexés, vexés de ce qu'on montre", lâche, mâchoire serrée, le Toulousain. "Parce que je pense qu'on est une équipe avec beaucoup de potentiel, mais qui reste encore timide. [...] Ce qui me dérange surtout, c'est d'avoir peur de jouer. A nous d'avoir moins peur. Quand tu regardes les autres matches, toutes les équipes relancent de leurs propres 22 mètres, toutes les équipes s'amusent, se font plaisir, il n'y a que nous qui restons timides et on a du mal à mettre notre jeu en place. C'est frustrant." Et de prévenir: "Ce n'est pas demain ou après-demain qu'il faudra se réveiller." Même malaise chez Cédric Heymans, conscient d'être passé à côté de son match d'ouverture face au Japon: "J'étais vraiment énervé après le match. Je m'en veux de ne pas avoir assez tenté. Il y a des ballons sur lesquels j'ai plus pensé à occuper le terrain qu'à remonter des ballons. [...] Il faut se lâcher et plus on va jouer, plus on va enchaîner... Je ne me suis pas lâché, c'est ce qui m'énerve le plus." Face à cette mauvaise trouille, Médard, s'il ne portait ses rouflaquettes, prendrait presque une posture papale sur le thème du "N'ayez pas peur !" "T'es là à la Coupe du monde, t'en feras peut-être qu'une dans ta vie et t'as pas le temps de gamberger, il faut proposer du jeu, du rythme, il faut vouloir plus qu'en club, que pendant le Tournoi. J'ai une chance unique qui est de pouvoir participer à cette Coupe du monde en Nouvelle-Zélande, moi, je veux être champion. [...] Il faut être moins timide, prendre conscience qu'on joue la Coupe du monde. Si on ne joue pas, on ne gagnera pas. On n'a pas vu le vrai visage de l'équipe de France encore." Une vraie prise de conscience: "Bien sûr, c'est notre responsabilité", martèle-t-il pour mieux s'en persuader. Entre peur bleue et peur du noir.