Pacé: "J'y crois comme jamais !"

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Pacé: "J'y crois comme jamais !"
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Monté il y a un an, Aleph Sailing Team a franchi un pas médiatique jeudi matin avec la présentation de son projet de défi français en vue d'une participation à la 34e édition de la Coupe de l'America. Cheville ouvrière du défi, Bertrand Pacé, le plus expérimenté des marins tricolores en matière de Coupe, estime que le virage du multicoque pris par la compétition est une occasion pour la France de monter en puissance. A condition de trouver le financement...

Monté il y a un an, Aleph Sailing Team a franchi un pas médiatique jeudi matin avec la présentation de son projet de défi français en vue d'une participation à la 34e édition de la Coupe de l'America. Cheville ouvrière du défi, Bertrand Pacé, le plus expérimenté des marins tricolores en matière de Coupe, estime que le virage du multicoque pris par la compétition est une occasion pour la France de monter en puissance. A condition de trouver le financement... Comment voyez-vous le virage pris par la Coupe avec le passage au multicoque ? Ça va être super ! Du multicoque, j'en ai fait un peu, j'ai fait le Trophée Clairefontaine à plusieurs reprises, je sais que ce n'est pas facile à faire marcher, que c'est une approche un peu différente, mais je pense qu'avec un bon bagage technique et sportif, vous pouvez appréhender la machine relativement rapidement. Après deux campagnes sous pavillon étranger (avec Team New Zealand et BMW Oracle), vous voilà skipper de ce défi Aleph. Avant d'accepter de vous impliquer dans ce nouveau challenge, avez-vous été contacté par d'autres défis étrangers ? J'ai fait deux expériences étrangères remarquables. Team New Zealand, c'était une expérience humaine incroyable, j'ai habité là-bas, j'étais considéré comme un vrai Néo-Zed, j'étais le seul non Anglo-Saxon, voire le seul Européen à bord du bateau, c'était un esprit de corps poussé à l'extrême, une culture du pays, du drapeau, de la nation. Le haka, je l'ai appris, on m'a fait apprendre l'hymne national, tout ça avec un budget moitié moindre à celui d'Alinghi. On n'a fait que deux mâts pendant qu'Alinghi en construisait dix, il y avait peu d'argent mais une solidarité exemplaire. Après ça, j'ai vécu BMW Oracle, là c'était l'inverse: des moyens incroyables, un professionnalisme poussé à outrance dans tous les domaines, un vrai projet de partenaires qui ressemblait à la Formule 1. En revanche, c'était une expérience pour moi humainement très difficile, je ne me suis pas entendu avec le patron (Chris Dickson, ndlr), je l'ai donc vécue de manière pénible. Mais j'en suis ressorti plus fort et plus clairvoyant sur la façon de procéder, sur la noblesse humaine, je me suis enrichi beaucoup de cette expérience même si personnellement, ça a été un échec. Après, je me suis dit que je ne voulais pas repartir avec une équipe anglo-saxonne, car je veux prouver qu'en France, on est capable de faire aussi bien que les autres. On a certes une mentalité et une vision des choses différentes, mais on a les talents sportifs, architecturaux et d'organisation pour bien faire. On a monté le projet Aleph il y a un an, aujourd'hui, on est au seuil de notre histoire, mais notre projet est différent de celui qu'on avait avec Loïck Peyron (Team France, pour la 32e Coupe, abandonné faute de partenaire, ndlr): on a un projet organisé, une structure administrative, des gens dont le métier est d'aller chercher de l'argent, on ne part pas de rien. Et d'un point de vue sportif et technique, je sais aussi comment procéder, mon rôle est d'être un catalyseur, je n'ai aucune prétention à barrer le bateau, je pense être suffisamment humble et réfléchi pour jouer l'équipe. "J'aimerais que pour une fois, on ait un challenge français cohérent au niveau du financement, de la partie sportive et technique" La Coupe de l'America, c'est le challenge de votre vie ? Disons que c'est ce que j'aime faire. Une fois qu'on y goûte, on a du mal à s'en passer. Cette conjonction de la partie sportive et de la partie technologique est remarquable, le fait de concevoir des bateaux, de comprendre comment ils fonctionnent, de savoir les modifier et les utiliser dans des conditions changeantes avec un équipage performant, c'est tout ça qui fait que l'aventure sportive est extraordinaire. Et le challenge de faire enfin aboutir un défi français ? Effectivement, j'aimerais que pour une fois, on ait un challenge français cohérent au niveau du financement, de la partie sportive et technique. C'est le souhait que tout le monde a eu à chaque fois, personne ne l'a vraiment réussi. Lors de mes expériences françaises, 1987, 92, 95 et 2000, parfois on a réuni la partie sportive, parfois la partie design, parfois on a eu des fonds mais pas le reste, on n'a jamais réussi à avoir ces trois pierres angulaires en même temps qui font que le projet peut être gagnant et cohérent. Y croyez-vous plus que les autres fois ? J'y crois comme jamais ! Je crois aussi que je ne le ferai pas seul, qu'il va falloir que je m'entoure rapidement de gens de compétence, mais je pense que j'ai le profil pour mettre tout ça en place. Si vous ne trouvez pas le financement avant la dead-line que vous vous êtes fixée, mars 2011, que ferez-vous ? J'ai déjà un projet sportif pour l'année prochaine si ça ne marche pas, mais je n'en parlerai pas maintenant, car je suis dans la démarche de construire quelque chose. "Retravailler avec Loïck, pourquoi pas ?" Vous parliez de vous entourer, comptez-vous vous appuyer sur l'équipe de France de match-racing et notamment l'actuel n°1 mondial, Matthieu Richard ? Oui, Matthieu Richard a navigué avec nous à Auckland, à Nice l'année dernière, c'est quelqu'un que je côtoie sur le circuit mondial de match-racing, avec qui j'entretiens de très bons rapports et une bonne complicité, il fait partie des gens avec qui on aimerait travailler. Mais un équipage comme ça, ce sont aussi des manoeuvriers, des wincheurs, des régleurs et une cellule arrière, il faut une complémentarité entre des personnes extrêmement pointues dans ces domaines, ce n'est pas seulement la partie arrière, mais aussi la partie avant, le milieu et le réglage. Vous allez devoir trouver des compétences en matière de multicoque, avez-vous déjà contacté Loïck Peyron avec lequel vous aviez tenté de monter le projet Team France ? Pour l'instant, je n'ai initié aucun contact avec les grands spécialistes français du multicoque, mais tout est ouvert. Retravailler avec Loïck, pourquoi pas ? Il a énormément de compétences et j'ai beaucoup d'affinités avec lui, mais aujourd'hui, le but est de monter une équipe sportive sans forcément beaucoup de stars. Loïck, je l'aurai prochainement au téléphone, on verra s'il peut adhérer à nos valeurs et si c'est le cas, comment on peut travailler ensemble. J'ai l'année 2011 pour finaliser une équipe sportive d'une vingtaine de personnes. Comptez-vous faire appel à des marins étrangers ? L'idée, c'est d'avoir un team français. Maintenant, qu'il y ait quelques marins étrangers, ça me paraît quasiment obligatoire parce qu'il y a des compétences qu'on ne retrouve pas en France, notamment au niveau des wincheurs et des régleurs. Mais l'essentiel de l'équipe sportive sera composée de marins français. La construction du futur AC72 devra commencer dès l'été 2011, avez-vous déjà noué des contacts avec des chantiers ? Il y a plusieurs possibilités: des chantiers existants, deux-trois en France qui sont capables de construire un tel bateau, mais aussi celle de monter un chantier occasionnel. Ce sera défini par les gens qui concevront le bateau. Il faut savoir qu'il y a des contraintes incroyables, ces bateaux doivent être démontrés en 24 heures et remontés en 48 heures, ça va créer des impératifs de construction très spécifiques. La partie structure sera une clé fondamentale dans le succès du projet. Les régates pourront être courues entre 3 et 33 noeuds, ça ne vous inquiète pas ? J'ai peu d'expérience en multicoque mais j'ai quand même fait plusieurs saisons à la tactique avec Franck Cammas et Karine Fauconnier sur leurs 60 pieds Orma. Et j'ai vu ce qu'étaient ces bateaux-là, ils sont extrêmement puissants, ça peut mal finir dès qu'il y a 18-20 noeuds de vent. Ce sera donc un vrai challenge, ne serait-ce que de sortir du port avec une aile rigide sur un bateau de 5,8 tonnes par 30 noeuds de vent ! Et la limite de vent à 33 noeuds à 10 mètres de hauteur, ça veut dire à peu près 36-37 noeuds en haut d'un mât de 40 mètres ! Il y aura donc des impératifs techniques compliqués à appréhender pour utiliser ces bateaux. C'est pourquoi l'AC45 (sorte de bateau-laboratoire de l'AC72 qui sera utilisé pour les trois pré-régates de 2011, ndlr) nous sera très utile pour prévenir et analyser tous les problèmes qu'on pourra rencontrer.