Lièvremont refait le monde

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Lièvremont refait le monde
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Pour la première fois depuis son retour de Nouvelle-Zélande, Marc Lièvremont, qui a ressenti le besoin de "couper" pendant quatre semaines, est sorti de son silence en répondant vendredi au Monde. L'occasion d'évoquer sa Coupe du monde, la finale perdue face à la Nouvelle-Zélande, son management à la tête du XV de France, son avenir ou encore les critiques émises par Imanol Harinordoquy. Morceaux choisis.

Pour la première fois depuis son retour de Nouvelle-Zélande, Marc Lièvremont, qui a ressenti le besoin de "couper" pendant quatre semaines, est sorti de son silence en répondant vendredi au Monde. L'occasion d'évoquer sa Coupe du monde, la finale perdue face à la Nouvelle-Zélande, son management à la tête du XV de France, son avenir ou encore les critiques émises par Imanol Harinordoquy. Morceaux choisis. SON MOIS DE RETRAITE Au lendemain de la finale perdue contre la Nouvelle-Zélande, il avait promis, lors de son dernier débriefing dans la peau de sélectionneur du XV de France, de se faire discret et de se tenir éloigné de la vie médiatique. Il a tenu parole, ne disant rien à son retour en France le mercredi 26 octobre, en se contentant de quelques remerciements pour le public de la place de la Concorde venu ce soir-là saluer l'équipe de France. Après quatre semaines de silence, Marc Lièvremont a accepté de se livrer à nos confrères du Monde. "J'avais bien besoin de couper, le retour - le retour sur terre j'ai envie de dire - je l'appréhendais, je craignais une forme de décompression, quel que soit le résultat", se justifie celui qui s'est toujours plongé intensément, parfois trop (mais c'est aussi ce qui rend le personnage attachant), dans le quotidien de l'équipe de France. Après quatre mois à l'autre bout de la planète, le futur ancien sélectionneur des Bleus a réussi son atterrissage, passant pour le moment à côté du coup de blues. "Pour l'instant, je me sens serein, apaisé, assure-t-il. Il y a un reste d'euphorie, et j'ai conservé mon mode de fonctionnement pour le sommeil: je dois dormir trois à quatre heures par nuit, comme ça a été le cas pendant la compétition. A trois heures du matin, impossible de fermer l'oeil: je reste rempli d'adrénaline." LA FINALE "Il y a quand même un sentiment d'amertume. On est passé à côté de quelque chose d'énorme, certainement l'un des plus grands exploits du sport français." S'il se refuse de taper sur Craig Joubert, l'arbitre de la finale - "un mec intègre qui a été influencé", selon lui - Lièvremont ne pourra s'empêcher de refaire le match, persuadé que malgré tout, son équipe avait les moyens de gagner cette rencontre. Cette conviction l'animait déjà avant la finale, certitude nourrie par les enseignements de la défaite du XV de France en phase de poules contre ces mêmes All Blacks (17-37) et du parcours de la Nouvelle-Zélande, aussi bien dans le Tri-Nations qu'en Coupe du monde. "J'ai toujours senti qu'elle était prenable, avance-t-il. J'avais plus peur de l'Afrique du Sud: son rugby est très stéréotypé, mais aussi extrêmement dense, et on la voyait monter en puissance. C'était difficile de claironner qu'on pouvait être champion du monde, mais je pensais sincèrement que c'était possible. Je savais que tôt ou tard, on toucherait les dividendes de la préparation, et ça a été le cas." SON MANAGEMENT On le comparait à Raymond Domenech, il a failli suivre les traces d'Aimé Jacquet. Même ovale, le ballon tourne vite... Décrié pour ses résultats avant même de partir en Nouvelle-Zélande, il est aujourd'hui salué dans la rue, même s'il a depuis rasé sa moustache. Ce grand écart est à l'image de son management: parfois protecteur, parfois accusateur. Toujours honnête mais souvent trouble, pour les joueurs comme pour la presse... "J'ai toujours essayé de placer les joueurs devant leurs responsabilités et j'ai souvent regretté leur manque d'implication, parfois d'autocritique, explique-t-il désormais. Je pense qu'on avait un groupe sain dans l'ensemble, et beaucoup de joueurs ont été irréprochables jusqu'à la fin de la compétition. Sur les trois dernières semaines, ils ont su donner le meilleur d'eux-mêmes et mettre de côté leurs problèmes d'ego. Mais ce qui a changé, c'est le rapport à l'image. Les joueurs sont conseillés et savent que c'est elle qui va leur permettre de capitaliser sur leurs performances sportives. C'est mon rôle d'être le père Fouettard, quitte à blesser les joueurs, parce que j'ai compris depuis longtemps qu'on ne peut attendre de leur part de la reconnaissance ou de la gratitude. La critique positive, les proches, les agents vont la faire, moi je suis dans une position d'exigence. Certains l'ont mal vécu mais je n'ai aucun regret." SELECTIONNEUR ISOLE ? Rupture avec les joueurs ? "Elle n'a pour moi jamais existé, ou en tout cas elle n'a jamais été exprimée de manière franche", balaie Lièvremont. Certains joueurs n'ont pourtant guère goûté, surtout les anciens, d'avoir été qualifiés de "sales gosses" par le sélectionneur, au lendemain de la victoire obtenue en demi-finale contre le pays de Galles (9-8). "Quand j'ai parlé de "sales gosses", même si j'ai regretté le timing, c'était éminemment affectueux. Et sales gosses, ils l'ont été. Ils l'ont tous reconnu, quand j'ai provoqué cette réunion et qu'on en a parlé", se défend l'intéressé. Et ce dernier d'insister: "Ce que je dis à la presse, je l'ai dit avant aux joueurs, et souvent d'une manière bien plus agressive. Mais je ne me souviens pas d'un assassinat. C'est un faux débat alimenté par la presse, qui a grossi le trait, et certains joueurs m'en ont voulu, je l'ai même senti collectivement. C'est pour ça que je n'ai pas voulu leur donner les maillots avant la finale, car il y avait une sorte de révolte contre moi. Si ça a été un des leviers de leur performance en finale, tant mieux. Que certains m'aient fait la gueule, on peut le comprendre, c'est humain." Aucun ne s'épanchera à son retour de Nouvelle-Zélande, sauf Imanol Harinordoquy, qui l'a "senti perdu, dépassé" et à qui il ne "manquera pas", selon ses propos rapportés il y a un peu moins de trois semaines par Midi Olympique. Réponse de Lièvremont: "Je le considère comme quelqu'un d'intelligent, avec un gros ego. J'ai été surpris par son manque de sincérité, parce que jusqu'au bout il m'a serré la main. Il aurait pu, même après la finale, me dire qu'il ne m'avait pas apprécié. Ces sorties médiatiques, je ne peux que les regretter, mais personnellement j'en ai pris tellement plein la gueule ! Alors, une ou deux critiques de plus..." SON AVENIR Officiellement, il est toujours sélectionneur du XV de France jusqu'au 1er décembre, une fonction qu'il n'a pas réclamée et qu'il considère toujours comme "une belle parenthèse". La suite ? "Je ne sais pas, c'est encore trop frais", répond-il. A l'abri du besoin (il a touché comme les joueurs une prime de 140 000 euros) - ce qui n'a d'ailleurs jamais été son moteur - il pourrait rester dans le giron fédéral, à un poste encore à définir. Mais il n'exclut pas de retrouver le banc d'un club. "Je ne pensais pas qu'entraîner me plairait autant, puisqu'il y a dix ans je m'étais juré de ne jamais le faire, rappelle-t-il. Il faut que le contexte de club puisse me nourrir intellectuellement, je ne dis pas financièrement. Il faut une relation de confiance avec le président, la liberté de faire des choix. Il est donc hors de question pour moi de prendre un club en cours de saison. Et puis je ne voudrais pas prendre la place de quelqu'un de cette façon (...) Peut-être que ça viendra. Peut-être pas.""J'essaie aussi de m'affranchir un peu du rugby, parce que je veux continuer à le considérer comme une passion et non un métier, ajoute-t-il comme pour marquer ses distances avec un milieu qui ne lui aura pas fait de cadeau pendant quatre ans. J'ai un restaurant, un spa avec un de mes frères, Thomas, qui va ouvrir en mai. Pendant quatre ans, je n'ai pas pu faire des interventions en entreprise et c'est quelque chose qui me plaît." De là à tourner définitivement le dos au rugby ? "Depuis toujours, c'est le fil rouge de ma vie. J'ai commencé à cinq ans et je n'ai plus lâché... Donc il y aura certainement encore du rugby quelque part." Loin des Bleus, près du coeur...