La Sainte trouille

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La Sainte trouille
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Comme parfois au long de son histoire, le XV de France se retrouve ce samedi, à l'heure d'un "crunch" brûlant à Twickenham, dans la peau de la victime attendue d'une équipe d'Angleterre en plein boom. Mais c'est parce que les raisons objectives de croire en un exploit tricolore ont rarement été aussi faibles qu'elles poussent aussi à caresser l'espoir d'une impossible victoire française.

Comme parfois au long de son histoire, le XV de France se retrouve ce samedi, à l'heure d'un "crunch" brûlant à Twickenham, dans la peau de la victime attendue d'une équipe d'Angleterre en plein boom. Mais c'est parce que les raisons objectives de croire en un exploit tricolore ont rarement été aussi faibles qu'elles poussent aussi à caresser l'espoir d'une impossible victoire française. La France a peur ! Par-delà les sourires et les déclarations des uns et des autres tout au long d'une semaine studieuse dans le cocon de Marcoussis, où la paisible apparence de la vie de groupe a tenté de donner le change, il est un mot qui depuis le coup de sifflet final de l'heureuse victoire (25-22) de Dublin n'aura cessé de tourner en boucle dans les conversations à l'intérieur et autour de cette équipe de France : la peur. "C'est le match où on a le plus peur de perdre, vous confirme au sujet de ce choc un Dimitri Yachvili, de retour dans la peau du titulaire. La peur, celle qui rode autour de ces Bleus capables pourtant d'atteindre invaincus cette 41e levée du Tournoi entre Anglais et Français à Twickenham (25 victoires anglaises pour seulement dix succès français et cinq matches nuls, ndlr), et donc toujours en position de défendre leur Grand Chelem. Mais une invincibilité de façade tant elle peine à dissimuler la fragilité d'une équipe en reconstruction, comme la qualifie son capitaine. Rarement, il faut bien le dire, les Bleus de France auront abordé avec si peu de certitudes le choc ultime de l'hémisphère nord face à leur rival éternel. Là où l'équipe de Marc Lièvremont continue de traîner, mal à l'aise et peu inspirée, le spectre de ses déboires récents, l'escouade de Martin Johnson, après de longs mois de tâtonnements, bombe à nouveau le torse au meilleur moment, prête non seulement à faire main basse sur un Grand Chelem qu'elle n'a plus connu depuis 2003, mais surtout à marquer au fer rouge un adversaire qu'elle a toutes les chances de retrouver dans six mois au stade des quarts de finale de la prochaine Coupe du monde. Le french flair devenu anglais ! Une impression redoublée par le niveau de performance actuel d'un XV de la Rose, dont les deux victoires initiales au Pays de Galles et face à l'Italie portent en elles autrement plus de convictions. Dix essais en deux matches, dont six pour le seul Chris Ashton, roi du saut de l'ange, une charnière Youngs-Flood en confiance et établie, mais surtout un jeu débridé, incarné par une ligne de trois-quarts, "insouciants et qui lâchent les chevaux", dixit Vincent Clerc, à faire se pâmer les nostalgiques d'un "French flair" éculé de ce côté du Channel, mais remis au goût du jour par l'Albion... Le tout encadré par quelques grognards de la vieille garde de "Johno" et voilà la Rose prête à faire mal, très mal... C'est bien là le tableau dressé à l'heure de ce nouveau "crunch", où une équipe anglaise à la jeunesse décomplexée (huit joueurs âgés de 25 ans ou moins, ndlr) et sûre d'elle s'apprêterait, deux ans après une première dérouillée majuscule des Bleus à Twickenham (34-10), à humilier un peu plus son ennemi préféré en usant pour cela d'armes traditionnellement dévolues aux Français. Un monde à l'envers... Et des Bleus, qui parce qu'ils ne peuvent rivaliser aujourd'hui physiquement avant d'espérer se remettre à niveau l'été prochain, n'ont d'autre espoir que de briser le rythme fou qu'imposent aujourd'hui les Anglais à leurs adversaires. Pourrir la bataille des rucks et tuer dans l'oeuf les inspirations des sujets de sa Gracieuse Majesté, le plan de jeu tricolore a moins de clinquant, on l'aura compris. Une machine à jouer face à laquelle Lièvremont, abandonnant sa prime à la jeunesse, croit bon cette fois d'opposer ses meilleurs trentenaires, au nombre de sept au coup d'envoi (29 ans de moyenne d'âge, contre 27 ans pour l'Angleterre, ndlr), dont un Yachvili, réputé arme fatale du rugby français face à l'Anglais, et un Chabal relancé en n°8. Un peu court, jeune homme, diront certains... Cinq ans ont passé depuis ce match de 2005 au cours duquel le demi de mêlée biarrot mettait à genoux le XV de la Rose (18-17) et le nouveau pensionnaire du Musée Grévin avait, il y a deux ans, subi ce rythme anglais déjà échevelé. "Les Anglais font peur aujourd'hui", nous confirmait encore cette semaine notre consultant Yann Delaigue, avant de préciser: "Or, quand les équipes nous font peur, elles nous font souvent avancer." Toute la question est là... Il n'y a que William Servat, auquel il en faut plus pour être déstabilisé, pour nuancer le sentiment général: "On ne peut pas dire qu'on va les tuer, mais on n'a pas peur. Il faut juste garder une saine crainte, qui oblige à se dépasser." C'est sans doute là la meilleure arme des Bleus...