Joyon, un héros si discret...

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Joyon, un héros si discret...
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A 54 ans, Francis Joyon prendra le 31 octobre le départ de sa cinquième Route du Rhum, une course qui ne lui a pour l'instant pas spécialement réussi puisque son meilleur résultat est une sixième place en 1998. Après plusieurs années à courir les records, ce skipper atypique qui fuit la médiatisation fait partie des favoris sur un trimaran qui compte l'équivalent deux tours du monde et demi dans les jambes...

A 54 ans, Francis Joyon prendra le 31 octobre le départ de sa cinquième Route du Rhum, une course qui ne lui a pour l'instant pas spécialement réussi puisque son meilleur résultat est une sixième place en 1998. Après plusieurs années à courir les records, ce skipper atypique qui fuit la médiatisation fait partie des favoris sur un trimaran qui compte l'équivalent deux tours du monde et demi dans les jambes... Jour de semaine ensoleillé début octobre sur le port de La Trinité-sur-Mer, où rendez-vous a été pris avec Francis Joyon. Tout au bout à tribord du Môle Loïc Caradec, le rouge orangé du trimaran IDEC en serait presque éblouissant, même si le contraste est assez saisissant, une fois à bord, entre une sorte de rusticité qui colle bien au personnage et la déco plus que chiadée du voisin et grand rival, le Sodebo de Thomas Coville. C'est sur son annexe mais sans moteur que Francis Joyon vient nous chercher pour une interview embarquée sur son plan Irens-Cabaret, mis à l'eau en juin 2007. Fidèle à son image, le «roc de Locmariaquer» n'est guère loquace, même si on sent une flamme s'allumer lorsqu'il s'agit de parler de la Route du Rhum à venir. Une course de nouveau ouverte aux grands multicoques (jusqu'en 2006, la taille limite était de 60 pieds, 18,28 mètres), ce qui motive le retour de l'intéressé, lui qui n'a plus disputé de grande course, transat ou autre, depuis l'édition 2002, même si on ne sent pas une franche adhésion au règlement. "Pour moi qui viens du monde des records où j'ai connu pendant quelques années une assez grande liberté d'action, là, c'est beaucoup plus contraignant du fait qu'il y a un réglementation assez lourde, il a fallu adapter le bateau et aussi se remettre dans la navigation au contact, mais le challenge est intéressant." La chasse au poids... Un challenge intéressant pour lequel le détenteur du record du tour du monde en solitaire a considérablement fait évoluer son trimaran de 30 mètres, avec notamment l'installation de foils, appendices situés dans les flotteurs destinés à faire «voler» le bateau au-dessus de l'eau. Le résultat ? "Ce n'est pas tous les jours que ça sert, mais quand ça sert, surtout au portant avec un angle de 120-130 et des vents supérieurs à 15-18 noeuds, ça sert vraiment, c'est un gain de l'ordre de 3-4 noeuds." Un meilleur hydrodynamisme et toujours la chasse au poids qui se fait à coups de détails: "Au niveau des cordages, on peut dégainer certaines parties des bouts. Pour les voiles, on avait celles du tour du monde qui avaient bien tourné depuis trois ans, là, on a une grand-voile plus grande en surface mais un peu plus légère. Ce sont des petites choses mais qui permettent au moins de compenser le poids des foils qui alourdissent le bateau." A l'arrivée, Francis Joyon s'estime armé pour bien figurer entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre à bord d'un bateau qui n'a plus beaucoup de secrets pour lui: "Je pense le connaître bien, j'ai fait l'équivalent de deux tours du monde et demi avec en solitaire. Maintenant, toutes les modifications mêmes mineures apportent une part d'inconnu et on rentre dans un risque d'avarie un peu plus important dès qu'on modifie quelque chose et qu'on ne l'a pas complètement validé au grand large dans le mauvais temps. Donc il y a eu tellement de petites modifications que je vais sans doute découvrir quelques petites choses." Un souvenir marquant de l'édition 1990 Au large sur ce genre de bateau, des mauvaises surprises ne sont pas effectivement à exclure, mais le skipper d'IDEC en a vu d'autres, notamment lors de ses précédentes participations au Rhum. La plus marquante ? "Ma première (en 1990), car j'avais dû surmonter des difficultés assez gigantesques pour pouvoir participer. C'était l'année charnière où l'organisation avait décidé de limiter la taille des bateaux à 60 pieds, le mien était à 19,80 mètres, mais il y avait théoriquement une tolérance pour les anciens bateaux, on était trois dans ce cas: Bruno Peyron, Hervé Laurent et moi. Cette tolérance a été rayée de la carte peu de temps avant le départ, du coup la seule solution que j'ai trouvée, c'était de mettre le bateau à 60 pieds, ça avait été fait à la scie égoïne dans le bassin de Saint-Malo ! Il a fallu valider le bateau avec 50 noeuds en Manche, ça a donné lieu à une navigation assez sauvage trois jours avant le départ, le bateau était plein d'eau, les voiles déchirées, les bouts cassés... Au moment du départ, il était déjà bien amariné ! Malgré ça, j'ai fini dixième, j'étais content d'avoir réussi à faire marcher le bateau malgré ces avaries et ces difficultés." L'anecdote raconte finalement assez bien le cas Joyon, un marin atypique qui cultive simplicité, modestie et débrouillardise. D'ailleurs, le jour de notre visite, point d'équipe de préparateurs s'activant à tout-va autour de lui, mais juste son frère... La Route du Rhum s'est donc préparée en famille chez les Joyon, et ce n'est visiblement pas le moment préféré du skipper d'IDEC, qui confie: "La préparation a été un fardeau assez lourd à porter. Quand on prépare un record, il y a un temps de préparation moins long par rapport au temps de navigation, car en général, ce sont des navigations assez longues. Une Route du Rhum, on sait qu'on aura passé 150-200 jours à préparer le bateau pour a priori moins de dix jours. Il y a un déséquilibre un peu frustrant pour le marin, mais il faut savoir faire des sacrifices comme ça pour espérer arriver au Graal du Rhum." Un Graal que Francis Joyon se verrait bien décrocher, histoire de réaliser un doublé Transat anglaise-Route du Rhum seulement réalisé avant lui sur multicoque par Philippe Poupon et Michel Desjoyeaux. Mais avant de penser à la victoire, il y a un premier obstacle à franchir, peut-être le plus difficile pour le Breton d'adoption, les innombrables sollicitations d'avant-course. "J'ai une capacité pas illimitée à communiquer, j'ai peur quelques fois dans ces situations que ma capacité soit dépassée."