Grégoire : "Franchir un cap"

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Grégoire : "Franchir un cap"
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A 34 ans, Jeanne Grégoire attaque sa neuvième saison sur le circuit Figaro. Après une pause en 2009 pour cause de maternité, la skipper de Banque Populaire s'est montrée satisfaite de son retour sur le circuit en 2010, elle vise désormais plus haut, notamment sur la Transat Bénodet-Martinique dont elle sera, dimanche, la seule femme à prendre le départ.

A 34 ans, Jeanne Grégoire attaque sa neuvième saison sur le circuit Figaro. Après une pause en 2009 pour cause de maternité, la skipper de Banque Populaire s'est montrée satisfaite de son retour sur le circuit en 2010, elle vise désormais plus haut, notamment sur la Transat Bénodet-Martinique dont elle sera, dimanche, la seule femme à prendre le départ. Naissance de votre fille oblige, vous avez effectué une impasse d'un an en 2009, quel bilan avez-vous fait de votre retour sur le circuit Figaro en 2010 ? Une super saison, puisque je fais cinquième au Championnat de France, c'est un super résultat sur la moyenne de l'année. J'ai été assez étonnée, parce que je voyais les grosses erreurs que j'avais parfois faites sur l'eau, je me demandais si je méritais cette place, je ne la ramenais pas trop. Mais maintenant qu'on est au début d'une nouvelle saison, je me dis que si je pouvais refaire la même, je signerais tout de suite ! Pensiez-vous que les repères seraient plus difficiles à retrouver ? La grosse chance que j'ai eue, ça a été de commencer avec une transat en double, la Transat AG2R avec Gérald Véniard. Pour reprendre confiance, c'était super important. En plus, en naviguant avec quelqu'un que je connais bien et avec qui je m'entends super bien, c'était d'autant plus facile de se remettre dans le match (avec à l'arrivée une deuxième place, ndlr). Et puis la première course en solo (la Quiberon Solo dont elle a pris la 9e place, ndlr), j'étais un peu flippée, c'était sur des parcours bananes, typiquement le genre d'exercice que je n'affectionne pas particulièrement, mais ça s'est bien passé. Après, sur la Solitaire du Figaro, j'ai fait des très bons coups, mais aussi des très mauvais, et le très mauvais de la fin me fait sortir du Top 10 (11e au final, ndlr) alors qu'il y avait juste à suivre le paquet. Peut-être était-ce un excès de confiance ou un excès de zèle. De temps en temps, je m'amuse à lancer des paris, et lancer des paris 20 milles avant l'arrivée de la Solitaire, ce n'était peut-être pas une bonne idée, parce que je laisse deux-trois places au général. Quand on s'arrête un an en Figaro, peut-on perdre beaucoup ? Oui, je me disais que j'allais perdre beaucoup. En revanche, j'ai gagné en envie de retourner sur l'eau. Le fait d'arrêter pendant un an, quand ça fait sept ans qu'on fait des saisons Figaro complètes, on revient avec un peu plus de mordant, ça a joué énormément. Même si, quand on y est tout le temps, on se dit qu'on va arriver à se motiver, parfois ça pique vraiment les yeux, car ce sont des courses qui demandent un engagement physique et psychologique complet, et rien que le fait de se dire qu'il faut se motiver, c'est une perte d'énergie dont on a besoin ailleurs. "Je doute assez souvent de ce que je choisis de faire" Vous voilà donc au départ de la première course du Championnat, cette Transat Bénodet-Martinique (ex-BPE), appréhendez-vous la longueur ? Non, c'est un exercice que j'aime particulièrement, traverser l'Atlantique. C'est assez long ((environ trois semaines, ndlr), mais la longueur, ce n'est pas ce qui me gêne, au contraire, je trouve que ça donne vraiment le temps de se faire un rythme à bord et d'avoir le vrai plaisir d'être en mer en solitaire. Après, sur une transat en Figaro, ce n'est pas toujours facile de gérer des prévisions météo fiables à cinq-sept jours alors qu'on met trois semaines à traverser l'Atlantique. Du coup, on est obligé de prendre des décisions assez tôt en termes de stratégie et on n'a la réponse que deux semaines après, il y a une petite part de chance. Je l'ai faite deux fois, je me souviens qu'en 2007, je n'ai pas assez profité du fait d'être en mer, je n'étais pas en phase avec les éléments et moi, quand je ne suis pas en harmonie avec le truc, ça me chagrine. Comment fait-on pour "être en phase" ? Je vous le dirai à l'arrivée ! Mais la base, c'est d'être content d'être sur l'eau et de se simplifier la vie. A un moment donné, on est engagé dans des options, il faut arrêter de douter. Moi, je doute assez souvent de ce que je choisis de faire. C'est pour ça que je fais de belles courses sur les transats, parce que le double avec qui je suis me permet de confirmer ou d'infirmer ce que je ressens dans la situation météo à analyser. Par exemple, Gérald Véniard me pousse souvent dans mes retranchements pour que je lui explique le pourquoi de telle ou telle décision, et comme c'est une forte tête, il faut que je me batte beaucoup, que j'aie de vrais arguments bien construits, alors qu'en solitaire, je n'ai pas cette personne en face qui me fait travailler plus, il va falloir que je trouvé les clés toute seule. C'est le cap à franchir pour décrocher des podiums en solitaire ? Oui, c'est le prochain cap à franchir. Je pense que j'en ai les compétences techniques et que l'expérience devrait payer, mais c'est sûr que si j'arrivais à franchir ce cap cette année, ce serait génial, Banque Populaire serait content, mais pas autant que moi ! "Forcément, je voudrais gagner des courses" Au départ d'une telle transat, êtes-vous du genre à jouer le paquet ou à partir bille en tête sans vous soucier des autres ? Et comment voyez-vous la concurrence ? Je pars facilement bille en tête en me disant que je sais où je vais et que je ne vais pas regarder ce que font les autres. Après, pour la concurrence, il y a bien sûr Gildas (Morvan, le tenant, ndlr), à propos duquel, à une époque, Jean Le Cam disait: "Toujours placé, jamais gagnant." Ce n'est plus le cas, il en a gagné une et il est très bon. Après, il y a des gens comme Francisco Lobato qui ne fait pas partie du moule Figaro et qui peut avoir des options bien tranchées, il y aussi Eric Péron qui navigue de manière engagée, il y a plein de clients... Qu'entendez-vous par le "moule Figaro" ? On a tous une manière de naviguer à peu près identique. Quand il y a des bizuths qui arrivent, comme Francisco (Lobato) l'année dernière ou Fabien Delahaye l'année d'avant, on en voit qui excellent assez rapidement, mais au bout de quelques années, ils se mettent à naviguer comme des Figaristes. Si on regarde le dernier Vendée Globe, on se rend compte qu'à part Mich Desj, il n'y avait que des bizuths derrière, c'est assez rigolo. On peut expliquer ça par une sorte d'innocence. Et ma saison dernière, finalement, c'était peut-être aussi ça, je me retrouvais plus dans une position d'outsider du fait que je revenais, du coup, j'ai peut-être eu une liberté de penser différente. Quels sont vos objectifs cette année, la Solitaire ? J'aime bien cette transat, quand même. Là, tout de suite, la Solitaire est loin, je suis dans la préparation de cette transat, l'objectif est là. Sinon, j'ai vraiment envie de retrouver l'état d'esprit que j'avais sur l'eau l'année dernière, le plaisir de naviguer simple, de faire des trajectoires appuyées, limpides et engagées, et, forcément, je voudrais gagner des courses. On ne prend pas le départ d'une course sans avoir envie d'arriver en tête. "La parité, ça reste un joli mot, mais ce n'est pas encore gagné" Comme beaucoup, vous êtes tentée à terme par le Vendée Globe, Banque Populaire a racheté le Foncia 2 de Michel Desjoyeaux, vous êtes-vous positionnée ? Ah oui ! Je leur ai dit qu'il y avait quelqu'un dans l'équipe qui était très très motivée... Pourtant, a priori, ce sera Armel Le Cléac'h le skipper du 60 pieds, est-ce une déception ? Forcément ! Mais c'est de l'a priori pour l'instant, je ne peux pas me permettre d'en dire plus... Le Vendée Globe reste pour vous une priorité ? Pour l'instant, je suis vraiment centrée sur le Figaro, et pour y accéder, j'aurais besoin d'une ou deux victoires, ça me permettrait de dire que je tiens la route sportivement. Je ne veux pas qu'on dise que je le fais juste parce que je suis une fille, car sportivement, je pense avoir les compétences pour le faire. Mais c'est vrai que c'est un peu le Graal de notre exercice de la course au large. Quelles autres courses vous tenteraient ? Je n'ai pas du tout l'expérience de l'équipage, mon expérience est plus d'être moyenne partout pour essayer de bien faire du solitaire, je n'ai pas de qualité spécifique dans un domaine, donc c'est très dur pour moi de dire que je pourrai intégrer un équipage. Mais j'aimerais bien essayer pour le plaisir. J'avais navigué avec Karine Fauconnier en D35, ça avait été vraiment une expérience géniale. Faire un peu de Tour de France, ça aurait été chouette, même si je trouve ça un peu ingrat d'avoir le cul au rappel à prendre des paquets de mer dans la tronche ! Et quand je vois une Barcelona World Race, je me dis que c'est vraiment le genre d'exercice qui me plairait. Quand je lis que Jean-Pierre Dick a gagné toutes les courses en double qu'il a faites, je trouve que c'est une belle reconnaissance pour lui et ça donne envie. Si je n'y arrive pas à y aller toute seule, j'irais bien avec quelqu'un, avec Gégé (Véniard) ou Sam (Davies), ça ne me ferait pas du tout peur de partir faire le tour du monde pendant trois mois avec eux, au contraire. Vous parliez du fait que vous êtes une femme, comment analysez-vous les difficultés éprouvées par certaines, comme Sam Davies justement, pour monter un projet Vendée Globe ? Avant, je disais que ça devait être plus facile pour une fille de trouver des partenaires parce que comme on est moins nombreuses, on parle plus de nous. Mais peut-être que dans le contexte économique actuel, peut-être qu'on préfère mettre des mecs en avant parce que ça fait plus sécurité, ça rassure. Mais c'est vrai qu'il y a plusieurs filles qui ont cherché des budgets pour faire cette transat et qui n'y sont pas, c'est regrettable. La parité, ça reste un joli mot, mais ce n'est pas encore gagné. On se disait d'ailleurs qu'il faudrait mettre des quotas au départ des courses...