"Croire au rugby romantique"

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"Croire au rugby romantique"
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Au-delà du flot de critiques qui s'abat sur les Bleus de Lièvremont, il est un constat autour de l'appauvrissement du jeu français. Eddie Butler, ancien capitaine du Pays de Galles, aujourd'hui journaliste pour The Guardian, exprime sans agressivité le regret d'une partie de la planète rugby de voir l'équipe de France rompre avec sa tradition du beau jeu, et comprend aussi la fin d'un certain romantisme.

Au-delà du flot de critiques qui s'abat sur les Bleus de Lièvremont, il est un constat autour de l'appauvrissement du jeu français. Eddie Butler, ancien capitaine du Pays de Galles, aujourd'hui journaliste pour The Guardian, exprime sans agressivité le regret d'une partie de la planète rugby de voir l'équipe de France rompre avec sa tradition du beau jeu, et comprend aussi la fin d'un certain romantisme. Eddie, que vous inspire le parcours de cette équipe de France dans cette Coupe du monde ? Il paraît que c'est une tradition de la Coupe du monde, qui a offert aux Anglais, par deux fois (2003, 2007), et cette année à la France, un petit chemin pour les « laids », on dit « ugly » chez nous. Il faut l'accepter. Mais pour nous, les Gallois, courir à l'aventure, c'est notre moyen de jouer... Nous n'avions pas d'autre rugby pour atteindre cette finale. Voir l'équipe de France se retrouver dans la peau des Anglais, ce n'est pas banal ? Le jeu des Anglais, c'est pourri (sourire). Il faut choisir d'autres moyens. Mais les Australiens, peut-être même les Néo-Zélandais acceptent aussi le fait de devoir être réalistes ici, sur les terrains de la Coupe du monde. C'est pénible, mais c'est ainsi... "J'ai peur que ce tournoi soit à terme menacé" Pensez-vous que cette équipe de France soit capable de produire autre chose que ce qu'elle montre actuellement ? N'est-elle pas tout simplement une équipe moyenne ? Je ne crois pas. Il y a toujours une part de mystère autour des Français et j'ai toujours espoir que ce romantisme se déclare à un moment donné. Mais j'ai peur que la finale ne soit pas le bon moment... Le talent dans cette équipe de France reste invisible pour le moment, mais on va le voir parce qu'il faut avoir des espoirs. (passionné) Il faut croire au rugby romantique, c'est ce qui va inspirer la prochaine génération. Jouer à l'anglaise, qui va le copier, qui va imiter ce rugby ? Les jeunes se détourneront... Imaginez-vous que Marc Lièvremont, après avoir été le chantre d'un jeu libéré et complet, a pu quelque part devenir cynique ? (il acquiesce) Il faut rêver. Vive la naïveté ! Mais ici, ce n'est pas le moment de faire des recherches ou d'essayer de trouver l'âme véritable du rugby français. C'est triste, je le regrette et j'ai peur que ce tournoi soit à terme menacé. Parce que si c'est bien le rugby qu'il faut jouer pour le gagner, alors... Pffff... Comment le rugby va-t-il continuer à exister ? Les Français ont rêvé de ce jeu complet, mais comme en 2007 avec les Boks, ils se retrouvent en finale avec un jeu très restrictif... On a d'ordinaire quatre ou cinq matches de très grand niveau par Coupe du monde : Australie-Irlande a eu lieu en match de poules, Pays de Galles-Irlande en quarts de finale, on attendait le grand match en demi-finales... Et c'est la France qui a fourni ces grands matches par le passé. Peut-être que cette fois, ce n'est pas à eux de le répéter, peut-être peut-elle dire : « Cette fois, non ! On veut juste gagner. » Comme les autres. (*) Ancien international du Pays de Galles, sous le maillot duquel il honora seize caps au poste de n°8, dont six en tant que capitaine, entre 1980 et 1984, Eddie Butler, qui porta aussi les couleurs des Lions britanniques et irlandais, est aujourd'hui, à 54 ans, journaliste et commentateur sportif, réputé comme l'une des meilleures plumes et l'un des plus fins analystes outre-Manche.