Coville: "Un peu comme Ulysse"

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Coville: "Un peu comme Ulysse"
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Cela fait maintenant 29 jours que Thomas Coville s'est lancé à l'assaut du record du tour du monde en solitaire sans escale, établi en janvier 2008 par Francis Joyon. Sodebo vient de quitter l'océan Indien, navigue en ce moment dans le Pacifique et compte toujours un retard d'environ deux jours sur le chrono du skipper d'Idec. Joint lors d'une vacation ouverte aux médias, il revient sur son bilan à mi-parcours, sa traversée de l'Indien, sa forme et sa motivation avant d'attaquer le Cap Horn.

Cela fait maintenant 29 jours que Thomas Coville s'est lancé à l'assaut du record du tour du monde en solitaire sans escale, établi en janvier 2008 par Francis Joyon. Sodebo vient de quitter l'océan Indien, navigue en ce moment dans le Pacifique et compte toujours un retard d'environ deux jours sur le chrono du skipper d'Idec. Joint lors d'une vacation ouverte aux médias, il revient sur son bilan à mi-parcours, sa traversée de l'Indien, sa forme et sa motivation avant d'attaquer le Cap Horn. A mi parcours, quel bilan pouvez-vous tirer de votre traversée en solitaire ? J'ai du mal à m'imaginer qu'on est à mi-course, pour moi ça ne veut pas dire grand-chose. La stratégie que j'ai depuis le départ, c'est de voir au jour le jour, j'ai donc du mal à m'imaginer que cela fait un mois que je suis en mer. Je n'en suis pas à mettre des petites croix sur mon calendrier à chaque jour passé, je faisais ça à l'école, pour compter le nombre de jours qu'il restait avant les vacances (Rires). Si l'on résume, de Brest à l'Équateur, ça s'est plutôt bien passé, hormis les dernières 24 heures en arrivant sur le Pot au Noir où je suis resté bloqué par un nuage dont il fallait s'extraire, mais globalement, nous étions dans les temps. Vînt ensuite la descente sur Sainte-Hélène, où l'on a dû tourner tout autour d'un important anticyclone, nous faisant perdre pas mal de temps. A partir de ce moment-là, commença pour moi une deuxième course, la course psychologique, puisque je savais que Francis Joyon avait effectué sur ce tronçon-là un parcours exemplaire, voire insolent. Je me suis même demandé, après le Cap de Bonne Espérance, si cela valait la peine de continuer. Mais avec l'équipe, on a quand même voulu poursuivre l'aventure, peu importe le retard qu'il y avait entre nous et Joyon. Qu'est ce qui vous a marqué durant cette première partie de tour du monde ? Globalement, ce que je retiens de toute cette première partie de course, ce sont des petits flashes, comme avec ce combat à l'Équateur contre l'énorme nuage, le dernier qu'on ait eu sur cette partie du voyage, ou encore la décision magique de Richard (Richard Silvani de Météo France, ndlr) autour de l'anticyclone de Saint-Hélène, qui me fait lofer et passer dans un trou de souris, m'ouvrant une porte improbable pour faire de l'Est. Je me souviens également d'une conversation aux îles Crozet avec des pêcheurs bretons et vendéens, au milieu de nulle part, un super moment. Quelques jours après, à l'île Heard, ce fût ce rouleau de vent, ce coup de Foehn qui me tomba dessus. Avoir affronté vents et marées fait partie des images que j'ai en tête et qui constituent les cartes postales que j'accumule au fur et à mesure de ce voyage. Bons ou mauvais souvenirs, ce sont des sensations que j'engrange sur ce parcours, pas à pas, mille après mille, un peu comme Ulysse qui avance, qui fait des rencontres, qui se heurte chaque jour à de nouveaux sujets, pièges, problèmes... Pas forcément des difficultés mais de nouvelles questions, auxquelles il faut répondre pour avancer. C'est finalement assez plaisant de le prendre ainsi. Malgré tout, je subis une certaine pression, et cela serait assez malhonnête de ne pas en parler. Je ressens de la frustration d'être en retard sur le record de Joyon, alors que je donne beaucoup et que je me fixe sur un niveau d'exigence assez important au niveau de la vitesse. Mais je dose et gère cette frustration en parallèle, en vivant au jour le jour. "On a limité la casse sur cet océan Indien " Comment pourriez-vous caractériser votre traversée de l'océan Indien, que vous venez d'achever ? Finalement on a limité la casse sur cet océan Indien peu favorable, on a quand même réussi à aller assez vite. Cet océan est toujours plus difficile à aborder qu'on ne l'imagine, il ne permet pas d'en garder sous le pied. Il t'oblige à te livrer, à être dedans. On ne peut pas se dire "je vais en mettre un peu de côté pour la suite". C'est d'une exigence telle qu'on est obligé de tout donner. Pouvez-vous nous faire un état de santé de votre bateau ? Mon bateau est une grande satisfaction et un pari pour l'avenir. On sent qu'il est en pleine possession de ses moyens. Je n'ai aucune avarie gênante à bord, même si j'ai quand même pas mal bricolé ou travaillé dessus au quotidien pour le maintenir, pour réparer à droite à gauche quelques petites choses, notamment à l'Équateur où j'ai cassé trois lattes dans un grain. Hier (vendredi, ndlr) a été une journée particulièrement délicate pour la sortie de l'océan Indien, avec trois départs à l'abattée. C'était très spectaculaire, je n'avais jamais fait des figures de style de ce niveau là. Lorsque l'on est en solitaire sur un bateau de 32 mètres de long et que l'on se permet ce genre de figure, c'est toujours impressionnant. On n'arrive pas à s'habituer à ce genre de péripétie, mais il faut le faire. Quand la fin de journée arrive, tu es heureux ! (Rires)"Le Cap Horn, une opportunité de revenir" Tenez-vous physiquement le coup, en particulier après vos belles frayeurs du vendredi dues au décrochage de votre pilote automatique ? Pour tout dire, ça m'étonne presque d'être encore à ce niveau de fraîcheur. Ce n'est pas comme s'il ne s'était rien passé. Je suis encore à fond, je ne me limite pas, car de toute façon je n'ai pas à choisir de faire ou de ne pas faire telle ou telle manoeuvre ou telle ou telle route. Je suis encore à 100 %, tout comme le bateau, vu le niveau de vitesse mené depuis le début de la course. J'ai un dosage physique qui n'est pas mal. J'ai beaucoup progressé en nutrition, et je pense que ça m'aide énormément pour tenir le choc. Il faut répondre physiquement présent, car il est vite arrivé de commettre la bêtise à ne pas faire. C'est ça qui est très compliqué sur nos bateaux, c'est qu'à la moindre erreur, ça peut aller jusqu'au chavirage, ou casser quelque chose qui serait rédhibitoire. On vit donc avec beaucoup de pression, de concentration et de tension en permanence, et c'est assez difficile à vivre. C'est aussi l'objet et l'intérêt de l'exercice d'avoir cet état mental et physique d'alerte permanente dans lequel il faut vivre. Pour ma part, je ne pense pas que ça cet état de stress soit gérable plus de deux mois. Pensez-vous que le Cap Horn sera un tournant dans l'optique de rattraper le record de Joyon ? Je crois que tout se joue en permanence, tous les jours, à chaque minute. C'est finalement sur la moyenne de l'ensemble du Tour du Monde que ce joue ce record. Francis Joyon avait fait un parcours sans faute et du niveau de celui effectué par un bateau en équipage, donc une prouesse exceptionnelle de Brest jusqu'à la fin de l'océan Indien. En revanche, sa traversée du Pacifique était très correcte, mais sans plus, et il avait également cassé pas mal de matériel. Le pari que l'on essaye de tenir mon équipe et moi aujourd'hui, c'est de parvenir à garder la même gestion sur l'intégralité de la course. Le Cap Horn va nous offrir une opportunité de revenir sur le chrono de Joyon, en espérant avoir un bateau et un bonhomme encore capables d'être à 100 % pour exploiter cette partie du retour, et en priant pour que la météo nous le permette également. Il y a beaucoup de "si" et d'incertitudes. Mais notre plan de route est encore viable, c'est en tout cas ce que j'essaye de me persuader (Rires). Cette course, c'est au quotidien qu'elle se gagne, ou bien se perd. Ce n'est pas dès le départ. Si j'arrête parce que j'ai 1000 milles de retard, alors il ne fallait pas commencer..