Cammas: "Pas si facile"

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Cammas: "Pas si facile"
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Après avoir tout gagné ou presque en équipage sur multicoque, Franck Cammas a remporté mardi la Route du Rhum, sa première grande course en solitaire... pour sa dernière à la barre de Groupama 3 sur lequel il a déjà décroché le Trophée Jules-Verne. L'Aixois, qui a fait la course en tête de Saint-Malo à Pointe-à-Pitre à la faveur notamment d'une option sud payante au large du Portugal, entre dans la légende.

Après avoir tout gagné ou presque en équipage sur multicoque, Franck Cammas a remporté mardi la Route du Rhum, sa première grande course en solitaire... pour sa dernière à la barre de Groupama 3 sur lequel il a déjà décroché le Trophée Jules-Verne. L'Aixois, qui a fait la course en tête de Saint-Malo à Pointe-à-Pitre à la faveur notamment d'une option sud payante au large du Portugal, entre dans la légende. Comment accueillez-vous cette victoire, votre premier grand succès en solitaire ? La quatrième est la bonne. Les autres (éditions) n'ont pas été aussi faciles et brillantes pour moi. C'était un pari audacieux de partir avec Groupama 3. Un bateau pour dix personnes. (...) Toutes les victoires sont jolies mais celle-là est vraiment mythique. Des marins phénoménaux l'ont gagnée et je suis très fier de l'avoir fait. Je suis parti l'esprit libre, avec pour seule ambition de traverser l'Atlantique avec Groupama 3. Quand je pense à Michel Desjoyeaux, à Thomas Coville, je suis content de m'être battu avec eux et d'être devant. Pensez-vous avoir mis d'entrée un coup sur la tête à vos adversaires ? Je ne m'attendais pas du tout à être devant. Au cap Fréhel, je pensais que ce serait Gitana 11. Le soir, on s'est tous retrouvé à vue, avec Sodebo qui avançait très vite à ce moment-là. Puis est venu le choix des options avec la mer qui est rentré et le vent qui s'est levé. Je pense que Gitana a pas mal souffert. Je me suis dit que dans ces conditions j'étais très bien avec Groupama 3 et que j'aurais du mal à revenir en arrière. Quand avez-vous commencé à y croire ? En voile, on n'y croit jamais vraiment avant l'arrivée mais au premier matin, j'étais dans une position enviable et je me suis dit : « teins, il y a un coup à jouer ». Sur les trois qui sont partis dans le sud, je savais que la porte risquait de se refermer derrière moi. Je suis passé juste à temps. Pour ça, il fallait forcer la première nuit, le bateau me le permettait même si ça a été fatigant. "Le plus dur ? L'attente à Saint-Malo" Devez-vous votre victoire à une météo clémente ou à une météo choisie ? C'est un tout, c'est un travail effectué avec toutes les équipes, notamment mes routeurs, Jean-Luc Nélias et Charles Caudrelier. C'était un choix très judicieux, que l'on a fait d'ailleurs très tard, vers 18 heures. Pour nous, la route sud « passait » uniquement si on allait au moins aussi vite que moi, même nous on pensait être un peu limite. Donc je savais que ceux derrière allaient un peu morfler. Du coup, j'étais à l'aise par rapport à mes camarades de l'option sud. Après, il fallait voir ce que ça allait donner quand on allait se rencontrer avec ceux de l'option nord. Il s'est avéré que c'était difficile au nord, il y a de la mer, il y a des fronts à passer. On perd toujours un peu de temps. De jour en jour, cette option s'est avérée de moins en moins bonne. Mais au final, Thomas s'en sort vraiment bien. Il a été dangereux jusqu'à la fin. Il a fait une route plus technique que la mienne. On n'a pas eu des conditions très dures mais la dépression après les Açores n'était tout de même pas évidente. Ce n'était pas si facile que ça. Quels ont été les moments les plus durs dans cette course ? L'attente à Saint-Malo, ça je n'aime pas. On se demande ce que l'on va avoir (comme conditions, ndlr). On attend devant les bateaux... Et il faut toujours raconter les mêmes choses aux journalistes (rires). Et en course, les dernières heures. C'est souvent le cas quand on est en tête mais la météo a corsé le tout. Les milles avançaient très lentement. Même si j'avais une avance confortable, ce n'était pas une navigation très jouissive. Et puis on a envie de fêter ça au plus vite parce qu'on sait qu'il peut toujours se passer quelque chose en mer. N'y a-t-il pas eu des moments chauds aussi ? Oui, je me suis retrouvé deux fois dans des grains où le vent passe de 30 noeuds en moyenne à 45 noeuds pendant trois quarts d'heure. Là, on abat et on attend que ça passe. Le problème, c'est qu'on ne sait jamais si ça va passer ou si le vent va monter à 55 noeuds. Car là, ça peut vite ne plus devenir manoeuvrable et la seule solution c'est que le vent baisse. Donc on s'accroche à la barre mais on n'est pas très fier à ces moments-là. Mais un peu plus que sur des 60 pieds où à 45 noeuds, si on ne touche pas aux voiles, on a le nez dans l'eau. Quelle image forte garderez-vous de la course ? Le départ, c'est toujours impressionnant. 84 bateaux sur la ligne, c'est prenant. Après, ce qui était aussi très impressionnant, ce sont toutes les nuits noires, avec un temps brutal et changeant, le vent a rarement été toujours très stable sauf peut-être le long du Portugal. C'était assez stressant d'avancer dans ces conditions avec des grains qui nous tombaient, ou pas, sur le nez. Ce n'était pas facile d'aller à un rythme aussi élevée sur un bateau qui avance toujours très vite. Mais j'avais une confiance énorme dans la plate-forme, je savais jusqu'à quelle vitesse je pouvais aller, et là j'étais bien en dessous. "Des moments de symbiose" Qu'avez-vous envie de dire à ce bateau sur lequel vous avez disputé votre dernière course ? La dernière course ? Non, on ne sait jamais... Je me disais que c'était un super bateau de double. Je ne sais pas ce qu'ils vont faire pour la Jacques-Vabre (transatlantique en double, ndlr) mais j'ai eu Steve (Ravussin) au téléphone, il est à fond (rires). Avec Groupama 3, on a déjà obtenu ce qu'on voulait : le Trophée Jules-Verne. Ça a pris un peu de temps, beaucoup d'efforts et pas mal de risque mais ça a marché. Cette Route du Rhum, on ne s'attendait pas à la faire avec Groupama 3. C'était un pari audacieux. Mais c'est finalement moins dangereux de naviguer sur ce genre de bateau. Par contre, on peut perdre beaucoup de temps dans les manoeuvres. Mais j'étais plus serein. Quand les grains rentraient à 45 noeuds, je me dis que je ne sais pas où j'aurais fini en 60 pieds... Avez-vous pris du plaisir en solitaire, vous qui l'aviez quitté depuis un moment ? Oui, il y a forcément du plaisir dans toutes les navigations. Il y a des moments où on est en symbiose avec son bateau et dans ces cas-là c'est jouissif. Surtout une machine comme Groupama 3 qui semble au départ un défi surhumain pour un homme seul et qui finalement, avec un peu d'organisation, de rigueur et d'intelligence dans la conception, est réalisable. Vous êtes le premier Provençal à gagner la Route du Rhum. Qu'est-ce que ça représente pour toi de venir du Sud et de gagner sur ce terrain-là ? Il faut demander aux Bretons ce qu'ils en pensent. Mais j'ai été adopté. Quand on a de beaux bateaux comme ceux-là et qu'on navigue avec des Bretons, on le devient très vite. Mais j'ai commencé à faire de la voile dans le vieux port de Marseille. C'est une bonne école. Après cette victoire, la Volvo arrive-t-elle à point nommé ? Oui, ça arrive au bon moment. Je remercie Groupama de m'offrir cette opportunité. Depuis 12 ans, on forme une très belle équipe de voile. C'est dommage, on possède de très bons marins en France mais ils font beaucoup de solitaire parce que c'est médiatiquement plus important. Mais on a du savoir-faire architectural et maritime pour prouver aux Anglo-Saxons qu'on peut être meilleurs qu'eux. On va travailler pour. Ce n'est pas évident car il faut, sans oublier nos racines, s'adapter aussi à leur culture. Mais on se bat bien ! On verra l'année prochaine. Mais ça n'a rien à voir avec une Route du Rhum, on ne peut pas mettre 10 vainqueurs de la Route du Rhum sur un même bateau et former un bon équipage. Malheureusement, ça ne marche pas comme ça.