1982, par Jean-Paul Loth

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1982, par Jean-Paul Loth
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Jusqu'à vendredi prochain, date des premiers simples de la finale de la Coupe Davis entre la Serbie et la France à Belgrade, la rédaction vous propose, à travers les souvenirs d'un grand témoin, de revivre les finales de la Coupe Davis de l'équipe de France depuis l'après-guerre, soit six finales de 1982 à 2002. Pour ce premier retour en arrière, la finale France-Etats-Unis 1982 par Jean-Paul Loth, alors capitaine français.

Jusqu'à vendredi prochain, date des premiers simples de la finale de la Coupe Davis entre la Serbie et la France à Belgrade, la rédaction vous propose, à travers les souvenirs d'un grand témoin, de revivre les finales de la Coupe Davis de l'équipe de France depuis l'après-guerre, soit six finales de 1982 à 2002. Pour ce premier retour en arrière, la finale France-Etats-Unis 1982 par Jean-Paul Loth, alors capitaine français. LA FINALE : Etats-Unis bat France 4-1 26-28 novembre 1982, Palais des Sports de Grenoble (terre battue). Match 1: John McEnroe (USA) bat Yannick Noah (FRA) 12-10, 1-6, 3-6, 6-2, 6-3 Match 2: Gene Mayer (USA) bat Henri Leconte (FRA) 6-2, 6-2, 7-9, 6-4 Match 3: Peter Fleming/John McEnroe (USA) battent Yannick Noah/Henri Leconte (FRA) 6-3, 6-4, 9-7 Match 4: Yannick Noah (FRA) bat Gene Mayer (USA) 6-1, 6-0 Match 5: John McEnroe (USA) bat Henri Leconte (FRA) 6-2, 6-3 La France en reconquête: "Une jeune équipe insouciante" "C'était une très belle et vieille idée de notre président Chatrier (président de la FFT de 1973 à 1993, ndlr) qui, lorsqu'il a pris la présidence de la Fédération, nous avait convoqués, les techniciens, en nous disant: "La première chose qui nous intéresse, c'est de gagner la Coupe Davis, on va s'atteler à ça, j'attends de vous des programmes pour qu'on arrive à la reconquérir." On s'y est mis avec Georges Deniau, et quand il y a eu la possibilité d'avoir un renouveau avec des jeunes joueurs comme Noah, Portes, Moretton, Bedel, Tulasne, Leconte, les choses ont commencé à s'ouvrir car ils étaient dans l'ensemble meilleurs que les précédents. Pour gagner la Coupe Davis, il faut un joueur dans les cinq meilleurs et un autre dans les dix meilleurs, avec une bonne équipe de double, ce qu'on n'avait pas avant. Et là, on commençait à pointer le nez, avec une jeune équipe insouciante et avait envie de tout manger." Le parcours jusqu'à la finale: "Très très chaud en Argentine et contre les Tchèques" "L'Argentine au premier tour chez elle a été un moment très très chaud, car c'est un pays où les sentiments nationaux sont exacerbés, et comme ils avaient Vilas, qui faisait partie des trois meilleurs joueurs du monde, il n'était pas question qu'ils se fassent battre par des petits Français qu'ils connaissaient à peine. Ça a été très très chaud, on avait un juge arbitre qui n'était pas bon, il n'avait pas de tripes et n'a jamais osé intervenir aux bons moments. Du coup, quand nos joueurs servaient, il y avait toujours une bande qui faisait du bruit, les gens qui avaient des canettes dans les mains les écrasaient pour gêner nos joueurs lorsqu'ils servaient ou retournaient, tout ça était très bien orchestré avec un public hostile. Quand vous dominez dans ces pays-là, quand vous êtes plus forts, ils vous respectent et il ne se passe presque rien. Quand il sont plus forts, ils vous méprisent un petit peu mais vous pardonnent à la fin, mais quand il y a une possibilité d'équilibre, c'est terrible, tous les moyens sont bons, c'était le cas cette année-là, on s'est est sortis par miracle (victoire 3-2 grâce à la victoire de Noah sur Cano lors du dernier simple, ndlr). Là, je me suis dit: "Ça y est, on a trouvé l'équipe avec des joueurs qui n'ont peur de rien, on a peut-être la possibilité d'aller jusqu'au bout." En quarts de finale, on reçoit la Tchécoslovaquie à Roland-Garros, je peux vous dire que ce match-là, il se joue en Tchécoslovaquie, ça fait une émeute ! Il y avait Jan Kodès, leur capitaine, pas un des joueurs les plus aimés du circuit masculin lorsqu'il jouait, j'avais eu des problèmes avec lui auparavant parce que, lorsqu'il était joueur, il avait accusé François Jauffret qui l'avait battu à Roland-Garros en cinq sets de s'être dopé. N'importe quoi ! S'ils accusaient comme ça, c'était peut-être qu'eux étaient un peu coutumiers du fait... Donc l'affaire était très chaude. Si ça n'avait pas été à Roland-Garros, on se fritait sur la gueule avec Kodès, ça a failli arriver dans les vestiaires. Sur le court, il m'avait donné un petit coup de raquette sur le poignet, ça lui avait valu en retour un coup de patte dans les chevilles, c'était à fleurets mouchetés et pas très glorieux... On a gagné avec un Lendl déjà très fort à l'époque et un Noah qui l'avait plusieurs fois battu en juniors et n'avait pas envie de perdre contre lui. Dans ce match (quatrième match, remporté par Noah en cinq sets, qualification à la clé, ndlr), il y a eu un moment terrible: lorsque Lendl gagnait des points, il s'avançait vers le filet en regardant Yannick avec un air excessivement dédaigneux. A un moment, au changement de côté, je dis à Yann: "Tu ne peux pas laisser passer cette histoire, c'est insupportable, est-ce que tu entends de quoi il te traite ?" Il me répond: "De sale con ou quoi ?" Je lui dis: "Non, c'est un terme raciste." Ça a rendu Yannick totalement fou de rage et cette folie a été très positive puisqu'il s'est mis à ne plus rien rater et l'autre a pris peur de perdre, et il a perdu..." La préparation de la finale : "Je me décide pour Leconte" "La préparation avait été compliquée parce que Tulasne, qui avait joué tous les matches jusqu'ici, s'attendait à jouer cette finale. Mais Leconte se met à jouer le plomb sur la fin de l'année. Du coup, pour voir réellement ce que ça donnait, je me décide à l'accompagner sur les deux tournois précédant la finale: on va à Linz, Leconte gagne en jouant bien, on va ensuite à Stockholm, il gagne aussi en faisant feu de tout bois ! Je me dis alors qu'il faut impérativement que quelqu'un batte Gene Mayer, leur deuxième joueur, pour qu'on ait une chance, sachant que Yannick pouvait très bien gagner ses deux simples. Je connaissais le grain de folie qui habitait Leconte, je me décide pour lui, mais l'ambiance a été difficile, Leconte fulminait, Tulasne était dans le doute." La finale: "McEnroe insulte Arthur Ashe" "On était donc arrivés à Grenoble avec ce fol espoir caressé avec Philippe Chatrier depuis quelques années. Notre bonheur aura été de jouer la meilleure équipe du monde, on avait choisi la terre battue en espérant que McEnroe, qui n'était pas vraiment un spécialiste, faillisse sur la surface, on avait des espoirs importants. Et il y avait une pression puisqu'on nous rappelait que depuis les Mousquetaires, la France n'avait jamais eu la possibilité de gagner. Malgré cela, on se présentait avec beaucoup d'envie et d'ambition, mais on a été croqués par ces Américains meilleurs que nous. Une des clés a été le premier match perdu par Yannick face à McEnroe. Mené deux sets à un, McEnroe demande à Arthur Ashe d'arrêter (à l'époque le règlement autorisait une pause d'un quart d'heure à la demande des équipes après trois manches, ndlr), Yannick ne veut pas. Je vais voir Arthur Ashe que McEnroe insultait de façon épouvantable, j'étais honteux pour Arthur, un gentleman magnifique, mais il a refusé de continuer. Ils en avaient le droit, résultat, ça a totalement cassé le rythme de Yannick qui m'en a un peu voulu parce qu'il pensait que j'aurais dû davantage insister pour continuer. Après, Leconte n'a pas pu toucher Gene Mayer et le double, on l'a perdu normalement. On est tombés sur meilleurs que nous, mais c'est toujours un regret. En revoyant le match par la suite, on avait une réelle chance sur ce premier match, décisif. Mais à la limite, les regrets, c'est plus l'année d'après, Yannick est au maximum, Leconte commençait à jouer vraiment bien, on perd en demi-finale en Australie, là, on avait 60% de chances d'aller au bout, alors que contre les Américains en 1982, on n'avait que 40% de chances de gagner." Une finale fondatrice ? "1991, c'était magnifique" "Ai-je été à l'origine des épopées de 1991 et autres ? Disons que lorsque j'ai pris le capitanat, j'ai modifié certaines choses: je trouvais insipide de me retrouver à côté du joueur, assis sur une chaise, la moitié du temps il ne me voyait pas lorsque je lui parlais, j'ai été le premier capitaine à me mettre debout devant le joueur et à lui parler en lui demandant de me regarder dans les yeux, ça modifie un peu le rapport, on «saisit» un peu le joueur alors que de l'autre côté, on bavarde. J'ai aussi composé les rendez-vous d'équipes avec au moins les stages avant les rencontres, des stages pour ressouder l'équipe, et l'obligation pour tout le monde d'être là au minimum le dimanche qui précède le match, c'étaient des nouveautés que les capitaines suivants ont reprises, mais que ce soient Yannick ou Guy, ils étaient bien meilleurs que moi, parce qu'ils ont gagné ! Sans doute aussi en raison de leur expérience de joueurs qui ont gagné des tournois importants. La rencontre de Grenoble, si on l'a perdue, c'est aussi à cause de moi, il ne fait pas toujours rejeter la responsabilité sur les autres. 1991, on gagne enfin, c'était notre ambition de longue date. C'est magnifique, surtout contre la meilleure équipe qui puisse être alignée en Coupe Davis dans les cinquante dernières années. Sampras-Agassi, c'était un et deux ou un et trois, on ne pouvait pas faire mieux, avec en plus une équipe de double (Flach-Seguso) qui ne perdait rien."