Trois ans après la prise d'otages de l'Hyper Cacher, un rescapé raconte : "Parfois, la blessure ressort"

  • A
  • A
Partagez sur :

"Monsieur Jo", rescapé de la prise d'otages de l'Hyper Cacher, le 9 janvier 2015, décrit au micro d'Europe 1 ses angoisses et la vie qui a repris, malgré tout.

TÉMOIGNAGE EUROPE 1

En janvier 2015, des terroristes ont décimé la rédaction de Charlie Hebdo, tué une policière à Montrouge et assassiné quatre personnes dans la prise d’otages de l’Hyper Cacher Porte de Vincennes à Paris. Près de trois ans après, "Monsieur Jo" accepte enfin de s'exprimer. Il ne l'avait jamais fait jusque-là. Le 9 janvier 2015, il était dans l’Hyper Cacher. Il n'y est jamais retourné depuis. "Ce n'est pas vraiment une peur ou une angoisse mais ma femme ne veut pas en entendre parler", confie ce septuagénaire qui se rend en revanche dans d'autres supermarchés cacher. "Quand je vais là-bas, j'y pense sans y penser. Mais quand je commence à faire mes courses, ça passe un peu", assure-t-il.

L'enfermement l'angoisse. Plus que faire ses courses, c'est l'enfermement qui l'angoisse. "C'est vrai que les premiers temps, lorsque j'allais dans un restaurant ou un café, je choisissais mes places. Je me mettais au fond du restaurant, face à l'entrée et pas en terrasse. Aujourd'hui, c'est un peu passé", ajoute-t-il. "Mais j'ai toujours ce petit fil conducteur, je ne peux pas le rayer."

Il ne prend jamais le métro. Reste que, depuis trois ans, "Monsieur Jo" n'aime plus rester chez lui. Il a la bougeotte. Au volant de sa voiture, ce sémillant retraité sillonne Paris, rend visite à des amis, discute avec des commerçants. Il a aussi repris des études. Mais il ne prend jamais le métro. "C'est vrai que je n'ai pas essayé dans un premier temps car je ne roule qu'en voiture. Mais si je prenais le métro aux heures d'affluence, je ne serai peut-être pas aussi angoissé que ma femme, mais je sens que je ressentirais de la peur", explique-t-il.

Aujourd'hui, il assure aller bien, "je ne dis pas très bien, mais bien", souffle-t-il. Il reconnaît toutefois que les premiers mois après la prise d'otages ont été très difficiles. "Au début, je ne voulais pas voir de psy, je ne voulais pas prendre de médicaments. On se croit toujours fort. Mon (médecin) généraliste m'a dit qu'il fallait que j'aille voir un psy car je commençais à être un peu nerveux à la maison. C'est là que j'ai commencé à prendre un traitement. "Pour l'heure, son sommeil est encore perturbé et les séances chez le psy encore nécessaires. "Il me dit 'Vous vous sentez comment ?'. Je lui dis '80 % de bien'. Parfois, la blessure ressort."

Entendu sur Europe 1
Les bruits de chantier, ça me rappelle un peu les kalachnikovs, les mitraillettes, les rafales

Le silence aussi est angoissant. Les bruits de la ville, rappelle "Monsieur Jo" à ses cauchemars. "Les bruits de chantier, ça me rappelle un peu les kalachnikovs, les mitraillettes, les rafales." Et au-delà des bruits de la ville, le silence aussi est angoissant. Car durant la prise d'otages, il n'y avait aucun bruit ou presque. Alors, pour sortir de ce silence, "Monsieur Jo" parle beaucoup. Parfois, il éprouve le besoin de raconter ce qui lui est arrivé à ceux qui ne seraient pas encore au courant, comme ce copain qu'il connaissait depuis 40 ans : "C'est mon corps qui avait envie de lui dire et pas Jo."

La musique comme exutoire. Il éprouve aussi le besoin de chanter. La musique lui sert d'exutoire. Il aime particulièrement les chants yiddish. "Là-bas (dans l'Hyper Cacher), on ne pouvait pas pousser des cris, donc on pensait beaucoup intérieurement. On pense à ses enfants, à ses parents qui ne sont plus là", précise-t-il.

Aujourd'hui, "Monsieur Jo" pense à son avenir. À 70 ans, il n'a jamais eu l'intention de faire son faire son alyah (partir s'installer en Israël ndlr), comme beaucoup de juifs après les attentats, mais il n'exclut pas de partir un jour en Israël pour y finir ses jours.