Suicide de policiers : derrière le "malaise", une profession particulièrement exposée

  • A
  • A
Suicide de policiers : derrière le "malaise", une profession particulièrement exposée
Le nombre de suicides de policiers et gendarmes pour l'année 2017 s'inscrit pour l'instant dans la moyenne de ces trente dernières années (photo d'illustration). @ DGPN/Sicop
Partagez sur :

Selon Sébastien Roché, sociologue spécialiste de la police, le fait que le taux de suicide soit plus élevé dans les rangs des forces de l'ordre s'explique en partie par la démographie.

INTERVIEW

La hausse est aussi brutale qu'impressionnante. En une semaine, sept policiers et deux gendarmes ont mis fin à leurs jours en France. Un pic qui fait craindre que le fléau ne retrouve ses plus hauts niveaux après quelques années d'accalmie : en 2015 et 2016, le nombre de suicides dans les rangs des forces de l'ordre n'avait cessé de décroître. Alors que le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, doit recevoir prochainement les organisations représentatives de ces professions pour améliorer la prévention, déjà renforcée début 2015, le sociologue Sébastien Roché, spécialiste de la police, replace cette hausse dans un contexte historique.

La "vague" de suicide de la semaine écoulée chez les policiers et gendarmes a-t-elle des précédents ?

Une telle concentration en une période de temps resserrée est rare, c'est ce qui justifie qu'on en parle. Il y a 52 semaines dans l'année : si on multipliait 52 par 9 on obtiendrait un taux extrêmement élevé… Mais par le passé, la plupart des "pics" du nombre de suicides ne se sont pas avérés durables. Il y a peu d'études sur la question, mais on dispose de séries statistiques depuis la fin des années 1970, qui permettent de faire des comparaisons.

Au 10 novembre 2017, on dénombrait 39 suicides de policiers sur l'année, contre 36 en 2016. On est dans la moyenne sur une trentaine d'années. Certes, ce nombre est plus élevé qu'il a pu l'être, mais aussi plus bas que d'autres années : en 1989, on était par exemple à 57 suicides à cette période. On est clairement sous le maximum historique.

Qu'il augmente ou qu'il baisse, le nombre de suicides chez les policiers reste largement supérieur à celui du reste de la population...

Tout à fait. En France, on a 16 suicides pour 100.000 personnes chaque année, contre 30 pour 100.000 chez les policiers. C'est d'abord lié à des causes structurelles, dont la première a été soulevée par les démographes il y a plusieurs dizaines d'années déjà : la structure de la population policière n'est pas la même que la population française. Les policiers sont majoritairement des hommes, âgés de 35 à 55 ans. Or, on sait que les hommes se suicident plus que les femmes, et les personnes de cette tranche d'âge plus que le reste de la population*.

Quelles sont les autres causes "structurelles" ?

Les analyses des appels aux numéros d'aide aux personnes suicidaires ont montré que l'un des éléments récurrents chez elles était le sentiment d'isolement. Et de nombreuses études, y compris récentes**, ont montré que la police est justement dans une situation d'isolement par rapport au reste de la population. Troisième point : les policiers disposent d'une arme, et n'ont, en cas d'envies suicidaires, pas besoin de chercher une manière de passer à l'acte. C'est un facteur aggravant.

La curiosité, c'est l'écart entre le taux de suicide des policiers et celui des gendarmes, qui est beaucoup plus proche de celui du reste de la population***. Une explication pourrait être qu'il demeure une forte sociabilité chez les militaires, liée à la vie en caserne.

Au-delà de ces constantes, peut-on établir l'impact de facteurs conjoncturels ?

C'est compliqué. On voit apparaître des discussions sur le stress, mais celui-ci peut jouer dans les deux sens. Lorsque les policiers sont sous pression mais se sentent utiles, comme après les attentats du 13-Novembre, on voit le nombre de suicides baisser - ça a été le cas en 2015. Deux ans après, la menace d'attentats d'ampleur s'éloigne dans le temps et le sentiment d'utilité diminue. Le "pic" que nous connaissons est-il une forme d'effet de retard ? Il est possible que certains policiers aient trouvé du sens à leur métier dans le contexte particulier de leur mobilisation post-attentats. Mais quelques mois plus tard, ils réalisent que leurs problèmes n'ont pas disparu.

Il est tout aussi difficile de mesurer l'effet de telle ou telle mesure. Quand on a modifié le temps de travail des policiers pour passer au système dit des "3/2", en 1996,  on a vu un pic du nombre de suicides. Et puis, sans changement de l'organisation du travail, ce taux a baissé.

*Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la Santé, en 2014, 17% des suicides concernent les 35-44 ans et 22% les 45-54 ans en France. Les victimes de suicide sont pour près de trois quarts des hommes, mais les tentatives sont majoritairement le fait de femmes. 

**D'après un rapport publié par le think tank "Terra Nova" en décembre 2016, 34% des jeunes ne font pas confiance à la police nationale

***En 2015, le taux de suicide était de 26,3 pour 100.000 chez les gendarmes selon l'Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIe siècle (APNM GendXXI)