Quand la grogne des policiers se retourne contre les syndicats

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Les policiers continuent de se rassembler pour manifester mais désormais, leur colère n'est plus dirigée contre la Justice et le ministère de l'Intérieur mais contre leurs propres syndicats.

L'ENQUÊTE DU 8H

Si elle est plus réduite, la mobilisation des policiers est toujours là. Mardi soir, ils étaient encore 300 à se rassembler à Paris devant la pyramide du Louvre. Leur nouveau mot d'ordre ? "Brûlons nos cartes syndicales !". Ils n'en ont rien fait mais cette injonction montre bien une certaine lassitude. Seul changement, la cible de leur colère : les leaders syndicaux.

Les patrons des grands syndicats visés. Après le manque de moyens et le système judiciaire, la colère des policiers se dirige désormais contre leurs représentants syndicaux. Non pas vers ceux qui officient dans les commissariats, qui restent des policiers de terrain, et qui prennent sur leur temps libre pour faire remonter les préoccupations de leurs collègues. Mais vers les patrons des grands syndicats, comme Alliance ou encore Unité Police, qui sont régulièrement reçus place Beauvau par le ministre de l'Intérieur et soupçonnés de se compromettre. 

"C'était un délégué syndical, je ne veux pas le nommer, qu'on voit la veille aller chez le ministre de l'Intérieur pour obtenir 250 millions d'euros. Et le lendemain, on le voit chez Sarkozy avec sa coupe de champagne et ses petits-fours à la main", décrit Greg, présent à la manifestation parisienne. "Faut pas me dire que ce monsieur n'est pas déconnecté de la réalité. Il ne sait pas ce qu'il se passe en bas. Ce n'est plus crédible et c'est pour ça qu'on est là."

Des leaders trop éloignés du terrain. Un discrédit qui s'appuie sur une défiance vis-à-vis de ces grands patrons. Pour ces "frondeurs", les syndicats sont trop modérés ; ils ne sont pas assez dans le conflit avec le ministre. Ensuite, il y a les hommes, trop éloignés du terrain à leur goût. Ces syndicalistes "professionnels" qui seraient des apparatchiks installés dans leur fauteuil depuis parfois plus de 10 ans et qui ne penseraient qu'à eux.

"Vous avez quand même des syndicats concurrents, divisés. On a eu des recompositions récentes, on a eu des transferts récents d'un syndicat à l'autre", explique Jacques de Maillard, sociologue spécialisé dans la police. "Cette image-là contribue partiellement à discréditer les syndicats puisque [les policiers] y voient des intérêts individuels, voire des logiques politiques sous-jacentes. Qu'elles soient vraies ou fausses, ils les voient comme ça. Donc c'est à cela que tient, en partie, le discrédit."

Mais les syndicats de police restent puissants. Pourtant, c'est là tout le paradoxe, la police enregistre le taux de syndicalisation le plus élevé de France avec un policier encarté sur deux. On observe d'ailleurs 80% de participation aux élections professionnelles. Mais souvent cet engagement est opportuniste. Car les syndicats sont précieux pour l'avancement et les mutations ; il y existe même une "liste magique", une "liste piston". Et ça, les non-syndiqués comme Guillaume, 47 ans, en ont fait les frais.

"Si je devais attendre mon grade de major, je serai obligé de me syndiquer, sinon je ne passerai jamais. Ça ne se passe pas dans la légalité parce que, pour moi, le seul critère, c'est l'ancienneté. Un collègue qui a 25 ans de police devrait passer devant un collègue qui en a 10, simplement parce qu'il a attendu son tour. Mais ce n'est pas le cas, il y a des collègues beaucoup plus jeunes qui lui passent devant", dénonce le policier.

En mars 2016, cet agent et deux collègues, défendus par Me Anne Constance Coll, ont même obtenu que le tribunal administratif de Paris annule les mutations de 2014, à cause de cette opacité. Selon nos informations, cette année, ce sont près de 40 policiers qui sont prêts à porter plainte.  

Des avancées. Malgré ces dissensions au sein même de la police, le bilan n'est pas si noir. Au printemps dernier, les syndicats ont obtenu que le gouvernement débloque 350 millions d'euros pour les prochaines années. Ils se battent également contre la politique du chiffre et pour un allègement de la procédure pénale. Mais ils n'ont pas tout pouvoir. La reconnaissance de la hiérarchie ou de la population ne se décrète pas, elle se gagne.