Politique carcérale : y a-t-il (vraiment) un clivage gauche-droite ?

  • A
  • A
Politique carcérale : y a-t-il (vraiment) un clivage gauche-droite ?
IMAGE D'ILLUSTRATION - Manuel Valls, Nicolas Sarkozy et François Hollande, le 19 septembre aux Invalides. @ JACKY NAEGELEN / POOL / AFP
Partagez sur :

Le gouvernement a annoncé la construction d'au moins 10.000 places de prison supplémentaires. En 2012, déjà…

En France, 14.992 détenus sont dits en "surnombre" : ils vivent dans une cellule où il n'y a pas de place prévue pour les accueillir. Un plus haut qui n'a pas été atteint depuis 10 ans. 1.648 détenus dorment même sur un matelas à même le sol, selon l'administration pénitentiaire. Un record. Pour lutter contre la surpopulation carcérale, le gouvernement promet de créer "10.000 à 16.000" places supplémentaires d'ici 2025, a annoncé mardi Jean-Jacques Urvoas, le ministre de la Justice. Selon lui, l'encellulement individuel permettrait le "respect de la dignité de la détention" et constituerait aussi "un des outils pour éviter le basculement vers le fanatisme".

Mais le problème de la surpopulation carcérale n'est pas nouveau et le gouvernement actuel n'est pas le premier à se saisir de la question. En 2012, peu avant l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy avait déjà annoncé la création de 20.000 places supplémentaires avant 2018. A son arrivée au ministère de la Justice, Christiane Taubira, avait dû réduire cet objectif de plus de moitié, faute de financement prévu par la précédente majorité. Dans ce dossier, les gouvernements successifs semblent se refiler la patate chaude. Mais qu'est-ce qui différencie vraiment la droite de la gauche ?

En théorie : des différences idéologiques

Si on s'en tient à la théorie générale, il est possible de constituer un nuancier sur la politique carcérale. La gauche de la gauche, par exemple, "n'en fait pas une priorité. L'idée est que la chute du capitalisme, responsable de toutes les inégalités, entraînera la fin de la délinquance", décrypte Pierre-Victor Tournier, statisticien spécialiste des prisons, auteur de nombreuses notes sur la surpopulation carcérale. "Ensuite il y a une gauche que j'appellerais 'libertaire'. Elle est plutôt contre la police, l'armée, et tolère mal l'existence des prisons. Selon elle, il y a trop de détenus dans les prisons et il faut miser sur les peines alternatives", poursuit-il. "Pour la droite réactionnaire, il n'y a pas assez de place et il faut construire, pour pouvoir incarcérer davantage de détenus. Mais elle ne se soucie pas vraiment de préciser quel type de prisons il faut construire", renchérit cet ancien professeur du CNRS.

Ce dernier évoque ensuite une dernière position, "social-démocrate" ou "centriste". "Cette position consisterait à la fois à dire qu'il y a trop de détenus en prison et qu'il manque de place. Il faut développer les alternatives à la prison, mais sans non plus libérer n'importe qui : ce n'est pas parce qu'on est jeune et condamné à une courte peine que l'on doit forcément éviter la prison. Certains ont déjà un casier judiciaire lourd, ils ont commis des atteintes à la personne ou aux biens", détaille-t-il. Et d'enchaîner : "Cette position consisterait aussi à dire qu'il ne faut pas construire n'importe quoi. Il faut des prisons qui permettent aux détenus de sortir de leur cellule, de participer à des activités et de favoriser la réinsertion". Une position qui, assure-t-il, s'inspire des politiques des pays nordiques, ou de l'Allemagne par exemple. "Là-bas, les détenus qui ne sortent pas de leur cellule sont sanctionnés. En France, les détenus ne sortent quasiment jamais. Ils n'ont, en moyenne, qu'une heure d'activité par jour", avance par exemple le professeur.

Dans les faits : "pas de réelle différence"

Au-delà de la philosophie générale, quelle différence y a-t-il lorsque la gauche et la droite sont aux commandes du pays ? "J'ai l'impression qu'il n'y a pas de réelle différence. A chaque fois, c'est trois pas en avant, trois pas en arrière", pointe ainsi Delphine Boesel, présidente de la section française de l'Observatoire internationale des prisons (OIP). "Durant le mandat de Nicolas Sarkozy, par exemple, il y a eu des avancées en faveur de la dignité des détenus, comme la loi sur les aménagements de peine inférieure à deux ans ou la suppression des fouilles systématiques pour les prévenus à la sortie des parloirs. Mais la droite a adopté un comportement schizophrène. Durant le même mandat, elle a instauré les peines planchers et durcit l'application des peines supérieurs à deux ans", énumère cette avocate en droit pénal.

"Quant à la gauche, elle a certes supprimé les peines planchers et instauré la contrainte pénale (le condamné ne va pas en prison mais il est soumis à un certain nombre d'obligations et d'interdictions, et il est surveillé ndlr). Mais elle n'a pas fait grand-chose de plus", renchérit-elle. Le chercheur Pierre-Victor Tournier déplore, pour sa part, que le législateur "n'ait pas suffisamment son mot à dire face au magistrat" : "la contrainte pénale, par exemple, a été votée par la gauche mais elle est sous-utilisée. Les magistrats ne l'appliquent qu'une centaine de fois par mois, sur 25.000 condamnations".

Les 10.000 places ? "Une surenchère qui fait peur"

Que penser de l'annonce de la construction des 10.000 places supplémentaires minimum ? "Plus on construit, plus on incarcère, alors qu'il faudrait prévoir davantage de sorties aménagées. C'est une surenchère qui fait peur", tacle Delphine Boesel.

Pour Pierre-Victor Tournier, cet objectif de 10.000 à 16.000 places "peut paraître raisonnable", à condition de construire des prisons respectant "les règles pénitentiaires européennes" et de prévoir un financement ambitieux. "Un établissement qui respecte ces règles […], c’est un établissement où la journée de détention se passerait hors de la cellule, dans les 'lieux de vie' : en ateliers, dans les locaux de formation générale ou professionnelle ou les lieux d’activités culturelles ou sportives, ou les espaces de promenade, dans les lieux de soins, les lieux de pratique religieuse, les parloirs etc.", explique le statisticien, qui se demande : "combien coûterait une telle prison ? On est incapable de le dire. Aucune étude n'a été commandée sur ce sujet alors qu'il faudrait commencer par-là".

Mardi, le ministre de la Justice a indiqué sa volonté de créer des "quartiers de préparation à la sortie" et a avancé un budget estimé 1,1 milliards d'euros pour les premiers travaux, et trois milliards au total. "Le débat est celui du temps passé en dehors des cellules, c'est à dire le temps des activités que peuvent pratiquer les détenus. [...] Tant que l’oisiveté sera leur seule activité, qu’on ne leur proposera pas de travail ou de formation, qu’on ne construira pas d’espaces pour préparer la sortie afin d’éviter la récidive et que l’on se contentera de gérer un stock, nos prisons ne répondront pas aux attentes de la société", a développé Jean-Jacques Urvoas dans une interview donnée au Monde, sans donner davantage de précisions. 

L'opinion publique semble partagée. Dans la population, le clivage gauche-droite est bien là, même s'il semble limité. Selon un sondage CSA réalisé en 2013 auprès d'un millier de personnes et révélé par Le Figaro, si 70 % des Français sont favorables à la construction de 20.000 places de prison supplémentaires, cela tombe à 59 % chez ceux qui se classent à gauche (contre 80 % à droite). D'après le même sondage, 76 % des sondés estiment que les peines devraient être plus sévères : 60 % à gauche, 88 % à droite.

Mais pris dans leur globalité, les Français ne montrent pas toujours un avis très tranché sur la question des prisons. Le sondage CSA laisse entendre que 92% se montreraient favorables à la mise en place d'une "perpétuité réelle" (sans libération conditionnelle) pour les crimes les plus graves et que 77% seraient pour le maintien des "peines planchers" pour les récidivistes par exemple. 90%, enfin, souhaiteraient que l'on oblige les condamnés à purger au moins les ¾ de leur peine. Mais à l'inverse, un sondage Ipsos réalisé en 2012 auprès de 3.000 personnes inique que 77% des Français considèrent que la prison ne permet pas de lutter contre la récidive et de la prévenir. Et 64 % estiment que les aménagements de peine constituent un levier important pour éviter la récidive. Ce sondage avait été commandé par le gouvernement de Nicolas Sarkozy, qui n'avait pas voulu le publier. Mais il avait été sorti des cartons par Christiane Taubira à son arrivée au ministère de la Justice.