Orvault, Outreau, Montigny, Chevaline… Ces villes marquées au fer rouge

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Orvault, Outreau, Montigny, Chevaline… Ces villes marquées au fer rouge
Outreau, Orvault, Montigny-lès-Metz, Chevaline... Autant de villes associées à un fait divers dans l'imaginaire collectif. @ Captures d'écran Google Maps
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Avant le meurtre de la famille Troadec, baptisée les "disparus d'Orvault", de nombreuses localités ont déjà été associées à des faits divers malgré elles. Et peinent encore à se défaire de cette "renommée".

Jusqu'au 24 février 2017, la notoriété de la ville d'Orvault se limitait à la Loire-Atlantique. En tapant le nom de la commune de 25.000 âmes dans les moteurs de recherche, on trouvait une carte, une brève description de la localité et une liste de commerçants y exerçant. Trois semaines plus tard, la même opération donne des résultats bien différents. Sur la toile comme dans l'imaginaire collectif, Orvault est désormais associée à ses "disparus", Pascal, Brigitte, Sébastien et Charlotte Troadec, dont le meurtrier présumé, Hubert Caouissin, a finalement été identifié. L'enquête a aussi conduit les caméras autour de la bâtisse de ce dernier, à Pont-de-Buis, dans le Finistère. 

Deux localités qui ont cédé leur anonymat contre leur gré, à la faveur d'un fait divers hors normes. L'histoire de la famille Troadec restera-t-elle celle des "disparus d'Orvault" ? L'adresse de la "ferme de l'horreur" finira-t-elle par retomber dans l'oubli ? Ou l'une des deux rejoindra-t-elle la liste des communes devenues des "affaires" ? Europe1.fr a recensé quelques-unes de ces villes toujours marquées au fer rouge, parfois des dizaines d'années après.

De petites villes et de longues enquêtes. "Vous n'avez même pas besoin de me dire de quelle affaire il s'agit pour que je comprenne, ça en dit long." Au téléphone, après seulement quelques phrases d'explication du sujet, le maire de Montigny-lès-Metz, Jean-Luc Bohl, confirme le diagnostic. En 1986, pas encore élu, il vivait dans une petite ville voisine lorsque deux enfants ont été tués sur un talus, le long d'une voie de chemin de fer de "Montigny", comme il l'appelle. "Au début, on a donné à l'histoire le nom de son principal suspect", Patrick Dils, se souvient-il. "Et puis il a été blanchi". L'enquête autour du crime, pour lequel le tueur en série Francis Heaulme doit être jugé au mois d'avril, a longtemps stagné. "Le seul élément stable, c'était le lieu où ça s'était produit. C'est ça qui est resté", analyse l'élu.

Beaucoup de gens ont appris l'existence de notre village de cette manière-là

Les localités associées à des faits divers ont plusieurs points communs. La plupart sont de petite taille, en tout cas inconnues du grand public. A contrario, l'histoire n'a retenu que le nom de famille de l'une des affaires les plus intrigantes de ces dernières années, le meurtre de la famille Dupont-de-Ligonnès : les faits se sont déroulés dans une métropole, en l'occurrence Nantes. Autre caractéristique des lieux qui peinent à se détacher d'une histoire : de longues investigations, à rebondissements et abondamment couvertes par les médias. En 2008, le meurtre de cinq personnes par un homme dépressif à La-Magdelaine-sur-Tarn, près de Toulouse, n'a par exemple pas marqué les esprits : le suspect s'est donné la mort quelques heures seulement après le début des recherches. Pas d'enquête, pas de procès, et moins d'agitation médiatique.

Une question d'image. "Ce qui est triste, c'est que beaucoup de gens ont appris l'existence de notre village de cette manière là", soupire une habitante de Chevaline, en Haute-Savoie. En septembre 2012, trois membres d'une même famille d'origine irakienne et un cycliste y ont été tués par balles, sans que leur assassin ne soit jamais retrouvé. Ironie de l'histoire : les faits ne se sont pas passés sur la commune de 200 habitants, mais "à cinq kilomètres dans la montagne", sur le territoire d'un village voisin qui, lui, a conservé son anonymat. Plus de quatre ans après, "les habitants ont tourné la page" et n'évoquent plus que rarement le drame, assure-t-elle. "Mais ça a nui à notre image. Partout où on va, quand on dit d'où on vient, on nous répond : 'Ah oui, Chevaline…'".  

C'est une sorte de sparadrap du capitaine Haddock, quelque chose dont on n'arrive pas à se défaire

Jean-Luc Bohl abonde : "La majorité des gens n'y pense plus, et là on apprend qu'il y a un film qui est en train d'être tourné sur les meurtres de Montigny… C'est une sorte de sparadrap du capitaine Haddock, quelque chose dont on n'arrive pas à se défaire." Depuis qu'il a été élu, en 2001, l'édile s'est fixé deux lignes de conduite. D'abord, "toujours refuser de répondre aux sollicitations des médias sur l'enquête, pour dissocier la ville de ce qui s'est passé et parce qu'une collectivité n'a pas à porter de jugement." Et ensuite, "faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de faire connaître la ville pour autre chose." En 2015, le maire s'est par exemple battu pour que sa ville accueille une expérimentation du service militaire volontaire, inaugurée par François Hollande. "Quand le président est à Montigny, ça fait parler de nous. Et pas à cause de l'affaire", souffle-t-il, tout en assurant que le double-meurtre n'a "honnêtement pas nui" à l'attractivité de la commune, seulement à son image dans le reste du pays.

"Les médias ont embrayé". Le sentiment de s'être fait "voler" sa ville par un fait divers est encore renforcé lorsque l'ampleur que prend l'affaire s'avère disproportionnée. Ce fut notamment le cas à Outreau, dans le Pas-de-Calais, où 17 personnes ont été mises en examen pour abus sexuel sur mineur en 2001. Seules quatre ont finalement été condamnées. "Mais c'était trop tard", estime Lionel Gougelot, correspondant d'Europe 1 dans le Nord, qui a couvert l'histoire depuis le début. "Il était question de prostitution infantile : forcément, c'est devenu une affaire nationale. Beaucoup de médias ont embrayé sur l'aspect sensationnel de l'histoire : vu de Paris, c'était un peu 'la ville des pédophiles'".

Ils ont vécu un triple choc : le traumatisme de l'affaire, la dégradation de leur image et l'erreur judiciaire

En interrogeant les habitants de la commune, le journaliste a d'abord trouvé des interlocuteurs "sidérés" par les soupçons qui pesaient sur les mis en cause. "Puis ils se sont rendu compte que leur quartier, leur ville allaient être stigmatisés. Ils ont pris conscience des ravages en termes d'image, et ils sont devenus méfiants vis-à-vis des médias", explique Lionel Gougelot. "Si on parle avec des gens d'un certain âge, qui ont connu tous les démêlés de l'affaire, on comprend qu'ils ont en fait vécu un triple choc : le traumatisme de l'affaire, la dégradation de leur image et l'erreur judiciaire."  

Un "choc" toujours présent, plus de quinze ans après le début de l'affaire. "Malgré l'innocence reconnue pour la majorité des mis en cause, le nom d'Outreau est encore très connoté et risque de le rester", estime le correspondant d'Europe 1. D'autant que le sort s'acharne sur la localité du Nord. "Avant l'affaire de pédophilie, si on connaissait la ville, c'était souvent pour l'histoire des frères Jourdain, meurtriers de quatre femmes qui se rendaient au carnaval, en 1997", rappelle Lionel Gougelot. Cette fois, l'enquête avait avancé vite : en 2000, les deux hommes avaient été condamnés à des peines de prison à perpétuité. "Celle-là, on aurait pu l'oublier."