Orthographe : très critiqués, les deux Belges qui veulent modifier les règles du participe passé se justifient

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Grégoire Duhourcau , modifié à
Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, les deux Belges qui proposent de modifier les règles de l'accord du participe passé, sont venus s'expliquer chez Wendy Bouchard jeudi matin. Ils ont répondu à de nombreuses interrogations. 
LE TOUR DE LA QUESTION

Ils voulaient créer le débat et ont réussi leur coup. Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, les deux anciens professeurs de français en Belgique qui ont émis l'idée de modifier les règles de l'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir n'en finissent plus d'attirer les critiques contre eux depuis la publication de leur tribune dans Libération, dimanche. Cette dernière, qui a suscité de vives réactions de toutes parts, les oblige à développer leur point de vue. Ils sont venus répondre aux nombreuses interrogations générées par leur proposition au micro de Wendy Bouchard, jeudi, sur Europe 1. Et les deux hommes l'assurent : cette réforme "n'est pas pour légitimer une faute".

Leur but : modifier une règle "assez incohérente"

Pendant une heure sur Europe 1, les deux professeurs ont tenté de faire de la pédagogie pour expliquer leur démarche. Et, soyons clairs, quatre jours après avoir lancé les hostilités dans cette tribune, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron n'ont pas changé d'avis. "L'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir "a quelque chose de complètement non-correct. (...) Cette règle est assez incohérente", sont-ils venus expliquer. "La communauté scientifique qui étudie ces questions est relativement unanime pour dire que, dans l’orthographe, il existe certaines formes qui ont moins de valeur que d’autres. (…) Les linguistes nous ont dit : 'Voilà une règle qui est complètement en contradiction avec l’usage de la langue aujourd’hui, qui est en train de ne plus avoir de valeur grammaticale.'"

Invité également de Wendy Bouchard, l'écrivain Daniel Picouly, auteur notamment de La faute d'orthographe est ma langue maternelle, ne cache pas son opposition à la modification de cette règle orthographique. "On simplifie, on s’aligne sur la langue parlée. Est-ce qu’on doit ramener l’orthographe à nos lacunes, ou bien est-ce qu’on doit s’élever vers l’orthographe ?", s'interroge-t-il.

>> De 9h à 11h, c’est le tour de la question avec Wendy Bouchard. Retrouvez le replay de l’émission ici

Modifier la règle de l'accord du participe passé, oui, simplifier l'orthographe, non

Les deux professeurs l'assurent, ce n'est pas parce qu'elle est compliquée mais bien parce qu'elle "ne change pas le sens" d'une phrase qu'ils appellent à modifier les règles de l'accord du participe passé. Pour l'expliquer, ils prennent l'exemple de "la confusion entre 'é' (participe passé) et 'er' (infinitif) à la fin d'un verbe, "une erreur particulièrement récurrente".

"Ce n’est pas parce que cette faute est courante qu’il faut la modifier. Ce n’est pas parce que c’est compliqué qu’il faut la modifier. En fait, 'é' et 'er', c’est porteur de sens. Vous ne dites pas la même chose quand vous utilisez un participe ou un infinitif. Vous dites deux choses différentes. Donc il est essentiel d’apprendre cette règle, qu’elle soit compliquée ou pas", précisent-ils après avoir fait une comparaison avec le code de la route : "Quand le code de la route provoque des accidents, on l’adapte. Les fautes d’orthographe, ce sont des accidents de graphie. Si l’orthographe était plus praticable, il y aurait moins de fautes", justifient-ils avant d'assurer : "On ne parle jamais de simplifier l’orthographe".

Ils ne veulent pas niveler par le bas mais "reconvertir des choses de l'orthographe"

Accusés avec cette réforme d'affaiblir la langue française et de niveler par le bas, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron récusent. "La question de la pédagogie est fascinante mais ce n’est pas du tout la question que nous posons. On peut enseigner de manière extraordinaire avec des capacités pédagogiques formidables, des choses qui potentiellement pourraient ne pas avoir de valeur. L’objectif pour nous, ce n’est pas d’interroger la manière dont on enseigne l’orthographe, mais d’interroger la valeur des formes orthographiques elles-mêmes et savoir si dans cette orthographe, il n’y a pas des choses que l’on pourrait reconvertir pour faire plus de vocabulaire, plus de lecture, plus de choses qui ont de la valeur", prônent-ils.

 

Concrètement, ils appellent à "réinvestir le temps que l’on passe à faire ânonner choux, hiboux, cailloux" pour "faire de l'étymologie". Par exemple, "tout le monde sait que chrysanthème vient du grec parce qu’il y a un 'ch' mais personne ne sait que ça veut dire fleur dorée."

"Pourquoi arrêter l'évolution de l'orthographe en 1835 ?"

"On ne parle que d’orthographe, on ne parle pas de langue. La langue doit rester comme elle est. (…) On ne veut pas changer la langue", clament-ils. "Il y a une sorte de malentendu. Il y a une différence majeure entre la langue et l’orthographe. La langue est complexe. Elle doit être, à l’oral comme à l’écrit, la plus riche, parfois la plus incongrue possible, avec des subtilités, des petits détails. On est absolument favorables à ça. Par contre, l’orthographe, qui est le code graphique que l’on a choisi, n’est pas naturelle", appuient-ils.

Arnaud Hoedt et Jérôme Piron rappellent que "la première attestation d'une orthographe" remonte au 17ème siècle : "Avant ça, tout le monde écrit un peu comme il veut." Et "cette orthographe varie et ne cesse d’évoluer et de se réformer très régulièrement" jusqu'en 1835. "C’est l’Académie française en 1835, qui décide d’en faire une sorte de symbole de promotion sociale et bourgeoise et qui la recomplexifie. (...) Depuis 1835, elle n’a pratiquement plus évolué. Si on est tellement amoureux de l’étymologie, de l’évolution de la langue, de l’évolution de l’orthographe, de toute son histoire, pourquoi vouloir l’arrêter en 1835 ?", s'interrogent-ils.

Si les deux professeurs reconnaissent qu'"accéder à la langue (...) est essentiel pour qu’un enfant puisse s’élever socialement", ils assurent que  "le code graphique", à savoir l'orthographe, "est souvent arbitraire". "La principale compétence d’une personne qui a une bonne orthographe, c’est la mémoire. Cette mémoire crée une forme d’inégalité à la ligne de départ et ne permet pas une compétition équitable entre les enfants."