Pourquoi les attentats ont-ils bouleversé autant de monde ?

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ALLER PLUS LOIN - Comment comprendre l'onde de choc et la solidarité qui ont émergé après les attentats de la semaine dernière ? Europe 1 a posé la question à une philosophe et psychanalyste.

C'est un rassemblement sans précédent, une mobilisation comme la France de son histoire moderne n'en avait jamais connus. Le week-end dernier, dans les rues françaises, 4 millions de personnes ont battu le pavé pour rendre hommage aux victimes des attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et de l'Hyper Casher de la porte de Vincennes. Ni la Libération de Paris en 1944 ou la victoire de la France à la Coupe du Monde de football n'avaient fait sortir autant de gens dans les rues.

Europe 1 a voulu comprendre pourquoi autant de monde s'est senti concerné par la mort des 17 victimes des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly. Hélène L'Heuillet, maître de conférences en philosophie politique et éthique et psychanalyste, membre de l'Association lacanienne internationale, répond à nos questions.

• Des personnes qui ne se sentaient à l'origine ni proches des policiers, ni proches des journalistes, ni proches des juifs, ont été touchées par les attentats. Pourquoi cette réaction ?

Avec ces morts, on a réalisé que le vivre-ensemble était attaqué. La diversité des profils des victimes a dégagé une forte charge symbolique. L'attentat contre Charlie Hebdo a représenté une attaque à la liberté d’expression et à la "liberté des crayons", au droit de dessiner, à un droit à penser par l’image récusé par l’idéologie djihadiste qui le considère comme "idolâtrie".

Dans le cas des policiers, les forces de l’ordre ne sont pas apparues là comme "bras armé de l’Etat", instrument de répression, mais plutôt comme les protecteurs de ces libertés. Les policiers sont décédés au service de la vie et de la République. 

Pour les victimes juives, la charge symbolique est encore plus évidente. La déclaration d'un des frères Kouachi qui a dit ne pas vouloir s'en prendre à des civils, mais à des "journalistes, des policiers et des juifs" est révélateur de cet antisémitisme qui ne considère pas ces gens allant faire leurs courses pour shabbat comme des civils. Le message est un message d'insécurité à l'égard de la vie civile, juive ou pas.

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Gendarme Charlie bandeau AFP

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• Comment interprétez-vous la grande manifestation de dimanche ?

Tout le monde le souligne, mais on ne peut pas ne pas le faire : les chiffres démontrent une mobilisation extraordinaire.

Il faut peut-être y voir de la solidarité, un sentiment de sidération, … Mais je me suis demandée si nous n'avions pas affaire à une vaste manifestation de deuil. Quand quelqu'un meurt, on se retrouve, on se rassemble, on parle, on rit parfois, on est solidaires, on reconstitue du lien. Pour affronter la perte - et c'est quelque chose de très fort dans l'ordre humain -, on est obligés d'en passer par le lien. François Hollande a compris que le terrorisme attaque le lien social. En appelant au rassemblement, il y a retravaillé.

Pour autant, la suspicion envers le voisin existe aussi. La communauté musulmane est inquiète d'être confondue avec le djihadisme. La même personne qui aura participé à la manifestation de dimanche regardera son voisin musulman de travers. Que ces deux réactions cohabitent n'est pas étonnant mais c'est une source d'angoisse. Une seconde chose m’a frappée, dans les manifestations de dimanche. J'ai eu la surprise de voir dimanche des policiers applaudis par la foule qui leur criait "Merci !". C’est inouï. Ce phénomène incroyable va dans le sens du lien républicain. On dit toujours que la politique déserte le pays, que l'abstentionnisme est massif. Mais on voit là une résurgence du politique. 

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• On a vu un retour des symboles nationaux, comme des Marianne, des drapeaux, des Marseillaise entonnées. Des symboles généralement considérés comme l'apanage de l'extrême-droite.

Drapeau Charlie AFP

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Le Front national – qui lance des appels au nationalisme et à la violence, même s’il essaye de faire bonne figure aujourd’hui – n’était pas présent dans la manifestation. Je n’ai pas interprété ces drapeaux et ces Marseillaise dans le sens du nationalisme étroit. En revanche, j’ai entendu la Nation de 1789, ses valeurs universalistes. Il reste encore quelque chose de cette tradition de la Révolution dans la culture française, ce mythe sur lequel s’est fondé la IIIe République et toutes les suivantes.

La Marseillaise que j’ai entendue n’était pas celle de Le Pen, c’était la Marseillaise cosmopolitique universaliste (cosmopolitique dans le sens qu’on lui donnait au 18e siècle, c’est-à-dire universel).

Ce n’est pas parce que les valeurs de 1789 transcendent la nation que je nie l’existence de la culture française. Si les Français ont réagi aux attentats par le rassemblement, c'est aussi en raison de cette tradition. Quand Londres a été frappée par des attentats en 2005, on a pu entendre que les Anglais ont réagi comme ils sont, c'est-à-dire dans la fierté, le courage, la solennité. En France, nous manifestons

• Ce n’est pas la première fois en France que le lien social se trouve attaqué. On peut penser à l’affaire Mohamed Merah, qui n’a pas soulevé les foules comme les attaques de Montrouge, Charlie Hebdo et de l’épicerie casher. Pourquoi ?

Parfois, un traumatisme a d'abord pour effet d'éteindre, de paralyser. C'est seulement à la deuxième fois qu'il peut y avoir une réaction. Je pense qu’on méconnaît l'importance du choc produit par l'affaire Merah. Je ne dis pas ça pour excuser l’absence de mobilisation au moment de l'affaire Merah. Mais le fait qu'il n'y ait pas eu de manifestation à ce moment-là ne veut pas dire qu'il y a eu de l'indifférence.

Il est vrai cependant qu’on ne réagit pas toujours assez aux attaques contre le lien social, aux attaques antisémites. 

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• Comment comprendre le refus de certaines personnes de se sentir concernées par les attentats ?

Il ne faut pas oublier que, même si ces manifestations ont été massives, des gens ne se sont pas sentis concernés ou bien ont considéré que les victimes étaient des cibles à juste titre. Il faut prendre en compte ce refus et s'interroger sur ces différentes hypothèses. 

Parmi ceux qui ne se sont pas sentis concernés, certains se trouvent hors de la conscience politique. Ils n’ont pas conscience de vivre dans la société – même s’ils y sont, qu’ils le veuillent ou non. Cela peut être un effet du manque de travail et de la difficulté à se sentir quelque part. On ne peut plus aujourd'hui accéder à la conscience politique en ayant le sentiment d'être exploité dans l'univers du travail, puisqu'on vit dans une société du manque de travail. Il y a dans ce cas une indifférence à tout ce qui touche la société et c'est aussi une réalité sociale au même titre que les manifestations de soutien.

Répu AFP

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Il ne faut pas oublier que le terrorisme est une propagande par les actes. Et une partie de l’opinion a peut-être été atteinte par cette propagande, il ne faut pas le nier. La guerre, la violence et le terrorisme fascinent et certains, sans être eux-mêmes djihadistes, soutiennent les attentats. Dans le terrorisme, les survivants sont visés. Pour faire simple, dans une guerre classique, on remporte la victoire quand tout le monde est mort. Le terrorisme est une stratégie de l’échec. Les frères Kouachi, Amedy Coulibaly mais aussi Mohamed Merah étaient dans une logique d’attentat-suicide. Les terroristes se moquent totalement d'être attrapés par la police et tués. Ils veulent mobiliser l'opinion. Seule compte la quantité de gens qui se sentent concernés par l'attaque. 

• Avec l’ampleur de la mobilisation, les frères Kouachi ont-ils gagné ?

Bien sûr ! Mais ces idéologies nihilistes veulent nous faire taire. On peut essayer de réagir et heureusement, car la réaction, c'est la vie. Parler, débattre, c'est de la vie. Or, ces idéologies nihilistes veulent nous faire taire. Et tout ce qui va contre le nihilisme sera gagné dans le sens de la vie.