Lutte contre le tabagisme : pourquoi la hausse du prix du paquet ne suffit pas

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Si elle participe fortement à la baisse du tabagisme en France, la hausse des prix du paquet est loin d'être suffisante, comme l'expliquent les spécialistes réunis dans "Le Tour de la question", lundi sur Europe 1.

ON DÉCRYPTE

Une première bataille gagnée contre le tabac. Entre 2016 et 2017, les ventes de cigarettes ont chuté de presque 10% en France, avec environ un million de fumeurs en moins dans le pays. Un chiffre encourageant, pour les spécialistes réunis lundi dans Le Tour de la question, avec Wendy Bouchard sur Europe 1. Mais si la hausse des prix du tabac amorcée en 2017 est une condition nécessaire pour que le tabagisme continue de refluer, elle est selon eux loin, très loin, d'être suffisante. Tour d'horizons des raisons qui montrent qu'il faut, aussi, penser à d'autres leviers.

Parce qu'il faudrait une hausse plus brutale

"On assiste à la fin de la hausse très forte de la consommation de tabac en France", se félicite Marc Lomazzi, journaliste au Parisien et auteur de Comment la mafia du tabac nous manipule. "La décrue a commencé, on est au début de la fin", abonde William Lowenstein, addictologue et président de SOS Addiction.

Pourtant, le praticien estime que cette hausse en paliers, avec pour cible le paquet à 10 euros en 2020, n'est pas la plus efficace. "Plus c'est progressif, moins ça a d'impact", résume-t-il. Un avis plutôt partagé par Karine Gallopel-Morvan, professeure des universités et spécialiste des questions de marketing et de santé publique : "Si on augmente de 10% le prix du tabac, on constate une baisse de 4% de la consommation de tabac dans la population et de 8% chez les jeunes. (…) À chaque fois qu'il y a une période où le prix du tabac a fortement augmenté, la prévalence a baissé, par exemple entre 2000 et 2005, avec le premier plan cancer, quand on est passé de 3,20 euros à 5 euros (le paquet)."

Avec des hausse d'environ 5 à 7% (50 centimes en plus en avril 2019, novembre 2019, avril 2020 et 40 centimes en novembre 2020), le gouvernement a décidé d'être plus progressif et d'exclure l'option de la hausse nette pour les années à venir, utilisée la dernière fois au printemps avec une augmentation moyenne d'un euro.

Parce que renforcer l'interdiction du tabac dans les lieux publics est tout aussi indispensable

Autre pilier de la lutte anti-tabac, selon l'Organisation mondiale de la Santé : les lieux sans tabac. "Le tabagisme est aussi un problème de normes", rappelle Karine Gallopel-Morvan. Concrètement, selon l'universitaire, moins le fumeur est visible et moins son comportement est imité. C'est la raison pour laquelle la France a décidé de légiférer pour interdire la cigarette dans les bars et les restaurants en janvier 2008, une mesure pas forcément bien accueillie au début mais progressivement entrée dans les moeurs.

La spécialiste cite également d'autres éléments indispensables de la lutte anti-tabac :

  • aider les fumeurs à arrêter, avec par exemple le remboursement de 150 euros pour des substituts nicotiniques

  • organiser des campagnes importantes et régulières de sensibilisation, comme le Moi(s) sans tabac

  • faire davantage respecter les lois sur le tabac, difficile selon elle à cause de l'influence de l'industrie du tabac

Parce que la concurrence des pays voisins peut se renforcer

Si la France accélère sur ces domaines, le nombre de fumeurs réguliers va-t-il diminuer drastiquement, alors qu'il est aujourd'hui de 14 millions, soit environ 30% de la population majeure ? Pas forcément, explique Marc Lomazzi. Car pour le journaliste, la France est déjà touchée par la concurrence de ses pays voisins, "qui alimentent de manière massive le marché français". En 2017, le prix moyen du paquet de cigarettes était de 6,6 euros en France, un chiffre bien plus élevé qu'ailleurs en Europe de l'Ouest. Exemples : 

  • En Belgique : 5,9 euros

  • En Allemagne : 5,6 euros

  • En Luxembourg : 4,9 euros

  • En Espagne : 4,6 euros

Parce que l'influence du lobby du tabac se dispute maintenant en Europe

En Europe de l'Est, la donne est aussi très compliquée, avec là aussi des prix plus faibles mais également certains pays qui hébergent encore des usines de tabac. Ils sont donc hostiles à une réglementation européenne pour l'alignement des prix. Le constat de Marc Lomazzi est d'ailleurs assez sombre pour les partisans d'une politique publique ambitieuse : "En France, le lobby du tabac a largement perdu la partie. Mais ce n'est pas le cas au niveau européen." Il cite par exemple le fait que les fabricants ont réussi à repousser l'interdiction des cigarettes au menthol à 2022 dans les pays de l'Union. Et la possibilité pour les cigarettiers de financer un parti politique dans certains pays, comme en Allemagne.