"Laxisme", "clémence" : ce que répondent les juges aux policiers en colère

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"Laxisme", "clémence" : ce que répondent les juges aux policiers en colère
@ DAMIEN MEYER / AFP
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Depuis une semaine, les policiers font entendre leur colère dans la rue et depuis peu, dirigent leurs attaques sur la justice. "Pas la bonne cible", répondent les magistrats.

Justice "laxiste", des agents agressés impunément, manque de soutien des magistrats, voix qui "ne compte pas". Depuis une semaine, marquée par des manifestations nocturnes, les policiers concentrent leurs critiques contre la justice. Des centaines de personnes ont répondu à l'appel de plusieurs syndicats policiers à manifester devant les palais de justice de France. Face à ces attaques, magistrats et juges tentent d'apporter des réponses.

  • "La justice est de plus en plus répressive"

Pour la magistrate Caroline Baret, interrogée par Europe 1 mardi, le constat est sans appel : la justice est de plus en plus répressive. En 2015, 124.000 peines de prison ferme ont été prononcées, contre 112.000 en 2004, selon le ministère de la Justice. "Nous avons atteint un sommet d'incarcérations le 1er juillet 2016", affirme la magistrate. Toujours sur Europe 1, Céline Parisot, secrétaire générale de l'Union Syndicale des Magistrats (USM), abonde : "Il n'y a jamais eu autant de détentions provisoires. Le quantum des peines augmente, c'est-à-dire que la peine moyenne prononcée par les tribunaux augmente, lentement mais sûrement." En effet, la durée moyenne des peines est passée de 8 mois en 2004 à 8 mois et demi en 2015, selon des chiffres du ministère.

  • Des peines aggravées pour les violences sur agents en uniforme

L'une des critiques les plus virulentes des policiers concerne le sentiment d'impunité des personnes qui agressent des agents en uniforme. "Avec mes collègues, un soir, on s'est fait caillasser. L'individu a été interpellé", raconte Marc, policier, sur BMFTV. Faute de preuves tangibles, l'individu n'est pas condamné. "On a croisé cette même personne dans le même quartier, elle nous a nargués", poursuit-il. Quand ces agresseurs sont condamnés, ils écopent trop souvent, selon les policiers, de peines légères, qui plus est longtemps après les faits à cause des délais de traitement des dossiers. "Les policiers qui manifestent la nuit démontrent une méconnaissance totale du code pénal", regrette Caroline Baret au micro d'Europe 1. "Celui-ci prévoit des peines aggravées pour les agresseurs de policiers, gendarmes, etc." Dans un communiqué, le Syndicat de la Magistrature avance un chiffre : "Chaque année, le nombre de personnes condamnées pour outrage et rébellion - plus de 15.000, souvent en comparution immédiate - dépasse largement le nombre de personnes qui le sont pour des délits économiques et financiers".

Interrogé par France Bleu Sud Lorraine, Eric Bocciarelli, magistrat à Nancy, précise la position de la justice : "On nous reproche de ne pas assez utiliser l'arme de la détention provisoire mais les textes sont clairs : elle doit rester exceptionnelle". "Si on emprisonne quelqu'un pour une peine mineure de trois mois et qu'il perd son emploi, il va faire quoi ? Se désocialiser et recommencer. C'est cela que l'on veut ?" demande le magistrat lorrain.

  • La parole des policiers vaut plus que celle des suspects

"Notre parole ne compte pas", s'insurge Marc sur BFMTV. Pour ce policier et ses collègues manifestants, devoir produire des preuves quand ils sont agressés leur donne le sentiment d'être mis au même niveau que les délinquants. "Ce sont des personnes assermentées donc leur parole a un poids qui est plus élevé parce que c'est prévu par la loi, un poids différent d'un citoyen lambda qui n'a pas prêté serment. Donc cette accusation ne me paraît pas fondée non plus", affirme Céline Parisot sur Europe 1.

  • "Pas la bonne cible"

En manifestant devant les tribunaux, les policiers se trompent de cible, selon les magistrats. Sur RTL, Céline Parisot rappelle que les magistrats n'ont pas le pouvoir de changer les choses. "Ce n'est pas nous qui allons leur apporter plus de moyens et ce n'est pas nous qui allons changer la loi, nous on ne fait que l'appliquer." Ainsi, quand les policiers demandent une réforme de la légitime défense, Céline Parisot les renvoie vers les parlementaires, seuls à même de changer la loi. A ce propos, elle rappelle qu'il y a déjà eu "un assouplissement léger" dans la loi du 3 juin 2016, mais que le Parlement ne pouvait aller plus loin "sans ouvrir une zone de non-droit pour les policiers".


Police et justice dans le même bateau

Soucieux de ne pas jeter de l'huile sur le feu, les magistrats s'efforcent de maintenir la cohésion avec leurs "partenaires" policiers. "Nous œuvrons tous pour la paix publique", soutient Caroline Baret au micro d'Europe 1. Sur France Bleu Sud Lorraine, Eric Bocciarelli, magistrat à Nancy, ne veut pas dissocier la colère des policiers des difficultés de la justice. "La justice va mal, la police va mal. C'est un fait. Nous manquons tous cruellement de moyens (...) Nous sommes tous soumis à des statistiques, à des exigences de résultats, c'est à devenir fou".