La bataille de Sandra Muller pour se réapproprier #balancetonporc

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La bataille de Sandra Muller pour se réapproprier #balancetonporc
À l'origine du mouvement #balancetonporc, Sandra Muller lutte aujourd'hui pour conserver l'essence de son idée.@ Angela WEISS / AFP
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Marque déposée à l'Inpi, sites internet, groupes Facebook… Sandra Muller, l'initiatrice de #balancetonporc, a rapidement vu son concept lui échapper. Cinq mois après, elle lutte encore pour tout récupérer.

Tout est parti de là. Le 13 octobre 2017, dans le sillage de l'affaire Weinstein aux États-Unis, Sandra Muller enjoint sur Twitter les femmes à témoigner des cas de harcèlement dont elles ont été victimes : "#balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d'un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends." Les trois premiers mots font instantanément mouche. Le hashtag se répand comme une trainée de poudre. La journaliste est rapidement submergée par les interviews, les coups de téléphone et les e-mails. Pendant ce temps-là, d'autres déposent la marque, en font des sites internet et des groupes Facebook. Son concept lui échappe. Depuis, elle lutte sans relâche pour se le réapproprier.



La marque déposée par une autre. "Fin octobre, j'avais commencé à faire les démarches nécessaires, mais j'étais aux États-Unis (où elle réside, ndlr), et ma carte bancaire n'a pas marché. Le temps qu'on se réveille avec mon avocat, c'était trop tard", se souvient Sandra Muller, jointe par Europe1.fr. Le 3 novembre, soit trois semaines après son tweet fondateur, une certaine Héloïse Nahmani dépose ainsi la marque "Balance ton porc" à l'Institut national de la propriété industrielle (Inpi). Ce qui a le don d'agacer Sandra Muller, qui décide alors de la joindre pour lui demander des explications.

Héloïse Nahmani, qui travaille dans l'audiovisuel, affirme alors avoir eu l'idée "lors d'un dîner entre amies" et assure avoir entrepris cette démarche pour "que cela ne soit pas récupéré à des fins commerciales". Sur le site de l'Inpi, plusieurs produits et services y sont néanmoins associés : lessives, lubrifiants, jeux, vêtements, publicités, activités sportives et culturelles… "Dans la démarche humaniste, on fait mieux", note Sandra Muller, qui accuse son interlocutrice d'avoir été "extrêmement agressive" lors de leurs échanges.

La bataille en passe d'être gagnée. Injoignable par nos soins, Héloïse Nahmani assure toutefois le contraire. Sur le site de Franceinfo, elle dit avoir été "harcelée"  par l'initiatrice du mouvement et son avocat. "Je ne savais même pas que c'était elle qui avait lancé 'Balance ton porc'. Je me suis désistée car, visiblement, elle veut garder son truc", lâche-t-elle auprès du site d'actualité. Depuis, l'association We Work Safe, fondée par Sandra Muller, a repris la main. Le changement à l'Inpi a bien été enregistré et devrait être validé d'ici six semaines.

"Je ne peux pas laisser faire n'importe quoi"

Une idée à protéger. Plus qu'une question d'ego ou d'argent, la journaliste, qui dirige de la Lettre de l'audiovisuel, veut d'abord éviter que son concept ne tombe entre de mauvaises mains. "Un jour, sur mon site, j'ai oublié de renouveler mon nom de domaine, je me suis retrouvé avec un site porno. Je ne peux pas laisser faire n'importe quoi". Plus encore, Sandra Muller entend protéger l'idée qui a guidé son premier tweet : celle de nommer les agresseurs présumés, sans se réfugier derrière un pseudo. "Tout le monde pense que j'appelle à la délation, alors que depuis le début, je demande à ce que la personne qui dénonce, comme moi je l'ai fait, soit identifiée et qu'éventuellement la personne qui soit dénoncée le soit aussi". Tant est si bien qu'aujourd'hui, Sandra Muller est poursuivie pour "diffamation" par son agresseur présumé, Eric Brion. L'ancien directeur général de la chaîne spécialisée dans l'hippisme Equidia lui réclame 50.000 euros, plus 10.000 de frais d'avocats.

Une lutte loin d'être finie. Or, l'aspect nominatif de la dénonciation est absent des sites de témoignages balancetonporc.fr et balancetonporc.com, des noms de domaines qui, là encore, n'appartiennent pas à Sandra Muller. Même chose avec l'association Au non des femmes, dont le nom est associé aux mouvements #metoo et #balancetonporc sur Facebook. "Pour nous, il n'est pas question que notre page Facebook se substitue à la justice en balançant des noms sur la place publique", affirme son président Julien Vacheret à Franceinfo. "Mieux vaudrait unir nos forces plutôt que se crêper le chignon pour pas grand-chose".

Mais là encore, Sandra Muller ne compte pas lâcher l'affaire de sitôt. "La force, la confiance que j'ai en moi, je ne l'avais pas il y a cinq mois. C'est aux messages de soutien que je la dois".