Johnny Hallyday : quand la star devient un objet de culte

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Comme d’autres (rares) artistes, Johnny Hallyday avait une communauté de fans dont l’adoration frôlait la dévotion.

"Les gens m’appellent l’idole des jeunes", chantait Johnny Hallyday en 1962. Le rockeur, qui s’est éteint dans la nuit de mardi à mercredi, était en réalité plus que cela. On ne compte plus le nombre de documentaires montrant des fans, de tous âges, vouant leur vie à la star. Certains s’habillent comme lui, d’autres écument les salles des fêtes et cabarets en reprenant ses tubes, d’autres transforment leur maison en musée à la gloire du chanteur. Et la dévotion semble traverser les époques. "Oui, on peut avoir moins de 30 ans et être fan de Johnny Hallyday", titrait l’Express en 2014, témoignages à la clé. Le rockeur avait trouvé "un public qui a développé un authentique culte de la personne Hallyday", écrivait, en 2010, le chercheur à Science Po Yves Santamaria, dans son ouvrage Sociologie d’un rockeur. Mais comment se construit un tel culte ? Comment passe-t-on du statut de simple fan à celui d’aficionado dévoué corps et âme ?

Quand les vedettes acquièrent un statut d’idole

Psychologues et sociologues se sont de nombreuses fois posés la question. "Devenir fan est un phénomène normal dans la mesure où il entre dans la logique de construction de l'identité de l'enfant et de l'adolescent", peut-on lire dans un article consacré à cette question sur le bloc Carnets2psycho. Souvent, à l’âge adulte, les fans prennent du recul par rapport à leurs vedettes. D’autres repères identitaires se créent, ce qui permet le détachement. Mais ce n’est pas toujours le cas. Et certaines stars, comme ce peut être le cas de Johnny, prennent alors véritablement le statut d’idole, dans son sens originel, celui de vénération d’une figure quasi sacrée.

"C'est énorme la douleur qui s'est installée. Johnny, c'est la France, la chanson française, un monument, un mythe vivant. J'ai fondu, je pleure encore. J'ai du mal, c'est une partie de moi qui meurt", confie par exemple Eric, 53 ans, sosie de Johnny, au micro d'Europe 1. "Ça me coupe carrément les jambes. Je crois qu'on va faire un grand deuil pour lui", poursuit Brice. "Un grand baobab français est tombé. Tout le peuple français est orphelin", enchaîne encore Freddy.

Force est de constater que les stars occupent actuellement la place délaissée par les divinités d'antan

Si rares sont les fans à vraiment se "couper les jambes" pour leur idole, certains n'hésitent pas à s'investir, beaucoup. "Certains fans avouent une fidélité sans borne à leur idole sacrifiant temps et argent dans les rituels de vénération", analyse ainsi dans une tribune pour la Libre Belgique le psychologue Benjamin Thiry. Et de poursuivre : "Force est de constater que les stars occupent actuellement la place délaissée par les divinités d'antan et répondent aux attentes sociales, celles d'incarner des idéaux partagés par la majorité. En s'identifiant à ces vedettes, l'individu consolide son désir d'être une personne comme tout le monde mais aussi exceptionnelle, c'est-à-dire une personne qui ne se fond pas dans l'anonymat".

"Le besoin de rites et de sens, la propension à se placer sous une protection sacrée, à suivre aveuglément une figure tutélaire, à s’identifier totalement à un idéal, à adorer avec ferveur l’incarnation d’un absolu, à aimer sans réserve un protecteur devenu proche et intime (un grand frère, un amoureux, un ami fantasmé) : ce besoin est exprimé par ces fans qui se vouent corps et âme à leur idole", poursuit le sociologue Gabriel Sergé dans un article pour la revue Sciences Humaines, citant également Claude François, Dalida, Elvis Presley ou Madonna.

"Un coup de foudre, un choc, une révélation"

"C'est comme si Paris avait perdu sa Tour Eiffel", résume Pierrick, 19 ans, "très triste". Pour Johnny comme pour les autres "idoles", chaque fan est différent, de par son attitude et les motifs qui le poussent à consacrer sa vie à une vedette. Les sociologues ont pu distinguer des profils selon différentes catégories, "en fonction du type de rapport entretenu avec la vedette et les formes d’appropriation de celle-ci", explique Gabriel Sergé. Et d’énumérer ces profils de fans : "celui du créateur (qui communie avec l’objet de sa passion dans l’acte de création), l’érudit (qui communie via la connaissance), le collectionneur (via la possession d’objets), l’imitateur (via la fusion et le désir d’être celui qu’il admire), la groupie (qui rêve d’une rencontre physique). D’autres établissent comme critères le caractère exclusif de la passion, l’attrait pour l’extra-artistique (la passion tant pour la personne que pour l’œuvre)".

"Je suis triste. C'est comme si je perdais un membre de ma famille. Johnny, c'est comme mon papa", confie Frédéric, habitant de Boulogne-Billancourt et grand fan du chanteur depuis 20 ans, au micro d'Europe 1. Parfois, la vedette adorée vient combler un manque, comme la perte d’un proche ou une séparation des parents par exemple. Mais ce n’est pas toujours le cas. Dans certaines situations, la "fan attitude" s’inscrit simplement dans ce que les chercheurs appellent "une  forme de disponibilité du fan", un moment où il se montre particulièrement réceptif à un changement dans sa vie, une quête de sens.

L’engagement dans la nouvelle passion est l’objet d’un récit exalté qui met en avant les notions d’engrenage et d’addiction

"Nombreux sont ceux qui évoquent à la fois un ‘coup de foudre’, un ‘choc’, une ‘révélation’, un ‘flash’, ou une césure, une renaissance, comme s’il y avait un avant et un après la découverte de l’objet (la vedette en tant qu’objet d’adoration ndlr). Attribuée au hasard, la rencontre est souvent présentée comme un moment fondamental et fondateur d’une nouvelle existence", poursuit le sociologue Gabriel Sergé. Et d’enchaîner : "L’engagement dans la nouvelle passion est, quant à lui, l’objet d’un récit exalté qui met en avant les notions d’engrenage et d’addiction, de fatalité et de destin […]Il devient inéluctable, impératif d’aller à la rencontre de cet objet, de le connaître toujours davantage, de le découvrir, de le faire sien. Comme lors des premiers temps d’une relation amoureuse, lorsque la présence de l’être aimé est considérée comme un besoin vital."

Le "Mythe Johnny", "collector et vintage"

Parfois, le fan devient idolâtre, lorsqu’il ne parvient plus suffisamment à prendre de recul sur sa relation à l’artiste. "En entrant dans le monde de son icône, l'admirateur se persuade d'en faire partie et n'a plus de rapport sain avec la réalité", lit-on sur Carnets2psycho. Certains psychologues parlent parfois  "d’érotomanie", lorsque le fan est persuadé que la relation d’amour est réciproque.

Reste une question : comment expliquer que certaines stars entraînent autant de passion ? La réponse n’est jamais univoque, et ne peut se trouver uniquement dans l’œuvre. Johnny, pour sa part, a su créer un personnage à la fois unique et emblématique. Dans Sociologie d’un rockeur, Yves Santamaria explique la création du "mythe Hallyday" par l’aspect à la fois "Vintage" et "Collector" de l’artiste. "Vintage" car "représentatif d'un moment ou d'un style (l’essor du rock en France)". "Collector" car sa "valeur dépend du rapport spécifique rareté/demande". Une demande qui se maintient "au fil du temps du fait de l'accession au rang de marqueur identitaire tribal". Et c’est bien là ce qui différencie une idole d’une simple vedette : lorsque l’artiste devient partie intégrante de notre identité.