"Je nous accuse" : la lettre au vitriol d'une enseignante

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"Je nous accuse" : la lettre au vitriol d'une enseignante
Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Education nationale. @ MIGUEL MEDINA / AFP
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Une enseignante de Marseille Nord dresse un état des lieux cinglant de ses conditions de travail, dans une lettre à Najat Vallaud-Belkacem.

"Je nous accuse d’aggraver les inégalités sociales. Je nous accuse de produire sciemment de l’échec scolaire et des délinquants. Je nous accuse de jouer avec la santé des enfants des classes sociales les moins favorisées". Ce cri de colère est celui d'une enseignante des quartiers Nord de Marseille, qui vient d'écrire une lettre à la ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkace (la lettre en intégrale est à retrouver ici). Cette professeure des écoles y déplore un dépérissement des conditions de travail dans les zones d'Education prioritaire (ZEP), situés dans les quartiers jugés "difficiles". Et derrière ce "nous" qu''elle "accuse", c'est plutôt une situation qu'elle pointe du doigt. Situation que seul le gouvernement serait en mesure de combler.

"Vous détenez l'autorité politique". "Si l’école est au bord du gouffre aujourd’hui c’est que s’y télescopent plusieurs crises profondes que notre société et notre monde traversent depuis quelques décennies déjà. Crises économique, sociale, politique, morale, identitaire… dont l’école devient la caisse de résonance Il serait vain et bien trop facile d’incriminer un coupable. Nous en sommes tous responsables, chacun à notre niveau. Je ne remets en question ni votre engagement personnel ni votre éthique professionnelle. Mais vous êtes ministre, vous détenez donc l’autorité politique à ce jour en matière d’Éducation nationale en France, et vous en êtes responsable devant le parlement et face aux citoyens", écrit ainsi l'enseignante.

Des planches pointues et de l'amiante. Au travers d'une plume franche, élégante et efficace, parfois sarcastique, Charlotte Magri décrit dans sa lettre l'environnement dans lequel elle évolue au quotidien : des salles de classes surchauffées l'été et glaciales l'hiver, insalubres, avec "des trous tout à fait ludiques qui égayent le revêtement au sol et qui nous rappellent que sous les dalles se trouve l’amiante" ou encore des escaliers avec de "grosses planches pointues qui menacent de choir lamentablement sur les enfants".

Les professeurs qui s'en sortent sont rares et suscitent l'admiration

L'enseignante dénonce un manque de moyen matériel (pas assez de tables ou de chaises…) mais aussi humain, notamment lors de la pause du midi. "La cantine vous promet en effet de nombreux conflits à régler quotidiennement sur votre temps de classe, puisque le taux d’encadrement municipal y est si bas qu’il permet aux enfants de défier les règles de l’école, souvent avec violence, malgré l’implication du personnel".

L'heure n'y est plus à la pédagogie. Dans un telle cadre, poursuit Charlotte Magri, l'heure n'est même plus à la pédagogie avec les élèves. "L’urgence est d’abord de rétablir un semblant de cadre, d’ordre, et pourquoi pas de sérénité". Du coup, les crises de vocation se multiplient. Et les enseignants, surtout les plus jeunes, préfèrent fuir dès qu'ils le peuvent. "Ceux qui s’en sortent, généralement au prix du deuil de leur vie privée, de leur sommeil, et bien souvent aussi de leur santé, sont rares et forcent l’admiration", regrette l'enseignante.

Si Charlotte Magri écrit à la ministre, c'est pour demander une reprise en main de l'Etat. Elle dénonce le système actuel, où la qualité des écoles dépend du quartier dans lequel elles se situent. "Nous autres enseignants savons bien à quel point d’une école à l’autre vous changez de monde. Et la triste réalité, […] c’est que le quotidien scolaire de nos élèves est dépendant des montants perçus et alloués par les services municipaux de leur quartier. En d’autres termes, dépendante du niveau de vie de leurs parents".

"Les discours et les tweets ne nous apportent rien". La professeure demande donc, pour ces écolés des "équipes d'enseignants stables et expérimentés", et des locaux salubres. Anticipant une éventuelle réponse de la ministre, elle conclut : "je sais que ces deux axes font partie des priorités affichées de votre politique. Mais depuis le terrain, les discours et les tweets ne nous apportent rien, et les mesures prises ou annoncées ne sont que des cautères sur une jambe de bois, quand elles n’aggravent pas une situation déjà dramatique".

Contactés, les services de Najat Vallaud-Belkacem assure que la ministre a lu cette lettre "avec un grand intérêt", assurant préparer des mesures sur les problèmes de salubrité dans les écoles.