"Hijab day" à Sciences Po Paris : sur place, la méthode fait débat

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"Hijab day" à Sciences Po Paris : sur place, la méthode fait débat
@ Facebook World Hijab Day
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Un collectif a invité les étudiants à se voiler mercredi, pour soutenir la liberté religieuse. Mais était-ce vraiment la bonne méthode ?

REPORTAGE

"D'habitude, je vois trois femmes voilées par semaine, maximum. Là, j'en ai vu peut-être une cinquantaine dans la journée, rien que rue Saint-Guillaume, le bâtiment principal", raconte Ludovic, étudiant en première année, en sortant de cours. Et pour cause : mercredi était organisé un "Hijab day" ("jour du Hijab", le foulard islamique) à Sciences Po Paris. Le principe de cette initiative, lancée par un collectif d'étudiant(es) en réaction aux récents propos de Manuel Valls et Laurence Rossignol ? Inviter d'autres étudiant(e)s à se couvrir les cheveux d’un voile, le temps d’une journée, pour défendre la liberté religieuse. Sur la toile et dans la classe politique, notamment à droite, l'initiative a suscité une certaine animosité. Sur place, plusieurs étudiants, y compris au sein du collectif, se posent la question : était-ce vraiment la bonne méthode ? Reportage.

Concrètement, le"hijab day", ça s'est passé comment ? Le cœur du collectif "Hijab Day" bat dans la "péniche", le hall principal du bâtiment de l'IEP, rue Saint Guillaume. Quelques dizaines d'étudiant(e)s, notamment des femmes - voilées donc - répondent aux questions de (quelques) étudiants curieux. Installé autour d'une petite table, derrière une pancarte affichant le slogan "la France a 99 problèmes, mais le hijab n'en est pas un!", le collectif met à disposition des voiles pour ceux qui souhaitent soutenir le mouvement. Coiffés de tissus bordeaux, gris, rouge ou bleu… Une cinquantaine d'étudiants s'est pliée au jeu. "Nous ne défendons pas du tout les pays qui imposent le voile, comme l'Iran ou l'Arabie Saoudite, au contraire !", prévient d'emblée Umi, étudiante d'origine turque, membre du collectif, venue avec son voile seulement pour l'occasion. "Nous voulons simplement expliquer que certaines femmes se sentent mieux avec un voile".

Je voulais comprendre ce que représente le voile
Chloé, athée

Quelques étudiants hors du collectif organisateur ont également décidé de cacher leurs cheveux le temps d'une journée, en solidarité, pour voir. "Je pense qu'il y a un défaut d'acceptation des religions en France. Je voulais essayer de mettre un voile pour comprendre ce que les femmes voilées vivent tous les jours", confie Chloé, athée. "Je voulais surtout comprendre ce que représente le voile. Ça m'a permis de discuter avec des femmes pour qui c'est important, pour qui cela exprime une relation avec Dieu", poursuit cette étudiante de première année, avant de mettre les choses au clair : "je ne fais partie de rien ! Aucun syndicat, aucune association, promis !"


Chloé, athée

Chloé, athée



D'ailleurs, aucun membre du collectif ne se revendique militant. Leur objectif dans la vie ? Devenir journaliste, avocat ou même ingénieur, mais "sûrement pas" militant, ni même faire de la politique. "Aujourd'hui, nous voulons simplement ouvrir un débat sur le voile et essayer de le démystifier. Personnellement, il m'aide à me construire spirituellement. Ce qui me dérange, c'est lorsqu'on parle à ma place. Il y a autant de voiles que de femmes qui le portent", explique Latifa (à sa demande, le prénom a été modifiée), qui fait partie des étudiants à l'origine du mouvement. "Dans une moindre mesure, nous voulions aussi que ceux qui le souhaitent puissent mettre un voile pour se rendre compte des discriminations que l'on peut subir. Nous n'imposons rien à personne et je pense que nous ne dérangeons personne", argumente-t-elle d'une voix douce.

Qui est à l'origine du "hijab day" ? À l'origine du collectif, il y a, selon ses propres partisans, un "groupe de potes", composé d'étudiant(e)s révoltés contre les récents propos de Manuel Valls, qui s'est opposé au port du voile à l'université, et surtout ceux de Laurence Rossignol, la ministre du Droit des femme, auteure d'une récente comparaison hasardeuse entre le port du voile et l'esclavage. "Ça c'est vraiment décidé en réaction à leurs propos. On a commencé à discuter de l’événement entre nous. Puis le message s'est diffusé au fur et à mesure, entre amis ou entre connaissances. Cela s'est vraiment concrétisé au dernier moment, il y a trois ou quatre jours. C'est un peu improvisé", raconte Umi.

Par le bouche à oreille et après un certain nombre de débats sur les réseaux sociaux, l'idée de l’événement arrive tout de même aux oreilles d'associations étudiantes, qui se sont greffées au "groupe de potes" et ont aidé à l'organisation. Parmi elles : les mouvements féministes GARCES et Politiqu'elles ou encore l'association Salaam Sciences Po, un mouvement "laïc" qui milite pour redorer l'image de l'islam dans l'opinion.

Ils ne font pas de prosélytisme, ils n'impose rien à personne
Jocelyn Marc, de l'Unef

L'Unef, l'un des principaux syndicats étudiants, jugé proche du PS, ne fait pas partie du collectif mais affiche "de la bienveillance" à son égard et "l'a aidé à respecter un cadre légal". "Ils ne font pas de prosélytisme, ils n'impose rien à personne. A aucun moment ils ne disent : 'met ton voile'. Il n'y a rien d'illégal", affirme ainsi le président de l'Unef Sciences-Po, Jocelyn Marc. Selon lui, il s'agit d'ailleurs d'un "non événement" à l'échelle de l'IEP. Les médias en feraient-ils donc trop ? En guise de réponse, Jocelyn Marc invite à consulter la page Facebook "promo 2020", l'une des plus consultées par les étudiants de Sciences Po. "Il y a tout juste une trentaine de réactions autour du 'hijab day'. Sur la loi Travail, il y en avait tous les jours plus de 200 !"



Comment ont-ils été accueillis ? Si le "hijab day" n'est pas le sujet de préoccupation principal des étudiants, il n'en reste pas moins clivant. Ce qui gêne avant tout certains étudiants, c'est la méthode : inciter des étudiants à porter le voile en plein milieu du hall de l'université. "Le voile ne me dérange pas - ma grand-mère le porte - et je veux bien en débattre, mais pas de cette façon-là", regrette Safia, une étudiante "qui n'a rien à voir avec le collectif, ni avec ses opposants !". "On a l'impression d'un débat forcé, sans vrai débat au final. Car on n'entend pas les femmes qui décident de ne pas se voiler. Je me sens un peu prise en otage", poursuit-elle.

Le voile n'est pas musulman. Il est aliénant
Harold, "militant féministe de gauche"

Certains vont plus loin, et dénoncent une démarche "prosélyte", qui n'a pas sa place dans une université publique. "Sciences-Po est un établissement laïc. On ne demande pas aux femmes de ne pas se voiler. Mais on leur demande de ne pas en faire la promotion. Or, ce type d’événement encourage la mise en avant d'un symbole religieux", s'insurge Claire, membre de l'Uni, l'un des principaux syndicats étudiant, classé à droite. Lorsqu'on lui rétorque qu'il existe également des "semaines de l'évangélisation" organisées par des associations chrétiennes, elle répond, gênée : "Çà aussi, à titre personnel, ça me choque. Mais ce n'est peut-être pas la position officielle de l'Uni…"

D'autres s'insurgent contre le port du voile lui-même, et profitent de l'occasion pour faire entendre leurs voix. Arnaud et Harold, qui se définissent comme "militants féministes de gauche", ont fait une apparition remarquée vers midi, devant le bâtiment principal de l'IEP, avec leur panneau "Goebbels (responsable de la propagande nazi ndlr) aime beaucoup ce que vous faîtes". "Le voile n'est pas musulman. Il est aliénant. C'est une autopromotion de la ségrégation sexuelle", s'insurge Harold, avant d'être chahuté par la majorité de la foule d'étudiants présente à ce moment-là, visiblement choquée par la pancarte.

Harold et sa pancarte sur Goebbels

Harold et sa pancarte sur Goebbels


Tous de gauche qu'ils sont, Arnaud et Harold rejoignent sur ce point la position de la toute jeune formation du FN sciences-po, née en septembre dernier. Le "hijab day relève de l'imposture politique d’une bourgeoisie parisienne déconnectée des réalités sociales", écrit la formation sur Facebook, avant d'ajouter : "Voilées, les femmes ne sont plus des citoyennes, mais les membres d’un groupe religieux revendicatif".

Il n'y a pas d'autres choix que de leur laisser le choix
Rachid, musulman, habitant le quartier

On fera mieux la prochaine fois. Au sein même des organisateurs du mouvement, on reconnaît certaines failles. "Je ne regrette pas de l'avoir fait à Sciences-Po, c'est le symbole de la liberté d'expression. Mais c'était un mouvement un peu précipité. J'étais moi-même réticente au départ, j'avais peur de l'image que cela pouvait donner des femmes voilées. C'est normal que cela puisse gêner", reconnaît ainsi Wiam, membre du collectif organisateur. Les membres du mouvement doivent désormais se réunir pour dresser un bilan de leur action. Et pourquoi pas décider de poursuivre leur combat, de manière un peu plus cadrée cette fois-ci. "On pourrait organiser une nouvelle journée l'an prochain, dans un autre contexte, avec d'autres associations, en faisant intervenir des témoignages", prévoit, à chaud, Umi, qui n'a pas encore bien réfléchi à la question.

Au même moment, Rachid, un musulman du quartier qui passait par là, s'arrête pour applaudir l'initiative du collectif. Et nous offrir, en guise de conclusion, un petit cours de théologie : "le Coran parle du voile (cf. sourate 33, verset 59). Le problème, c'est que ce n'est pas explicite. Il y a des divergences d'interprétations, et même de traductions. Pour les personnes qui y croient, cela doit se jouer entre elles et Dieu. Il n'y a donc pas d'autres choix que de leur laisser le choix".