Grève des routiers : y a-t-il un risque de pénurie d'essence ?

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Entre anticipation des stations-service, mouvement de grève peu suivi et réaction rapide du gouvernement, le risque d’une pénurie de carburants est pour l’instant écarté.

A l’image de la deuxième journée de mobilisation nationale le 21 septembre, la grève des chauffeurs routiers organisée lundi pour protester contre la réforme du code du travail a été pour le moins timide. Les quelques blocages matinaux qui ont eu le temps d’être mis en place ont été évacués par les forces de l’ordre rapidement. A midi, la "situation constatée (était) normale", selon le ministère des Transports. Si une poignée de stations-essence se sont retrouvées à sec, conséquence de la panique habituelle de certains automobilistes dans ce genre de situation, le spectre d’une pénurie s’éloigne déjà.

Faible mobilisation. Pourtant, les chauffeurs routiers avaient annoncé leur intention de frapper fort, promettant opérations escargot et blocages de dépôts de carburant pour alerter l’opinion sur les dangers de la réforme du code du travail. Mais les grands mots ne se sont pas traduits dans les faits puisque le mouvement n’a pas été très suivi, loin de la mobilisation des routiers au printemps 2016, au plus fort de la protestation contre la loi El Khomri.

Entendu sur Europe 1
"Je ne vais pas risquer de me faire renvoyer"
Un chauffeur qui n'a pas fait la grève lundi.

Ainsi, seule une trentaine de militants CGT et FO tentaient de bloquer la raffinerie Total de La Mède, près de Marseille. Quelques camions citerne étaient à l’arrêt mais l’action a surtout pris la forme d’une distribution de tracts. "Il faudrait que les gens prennent conscience. On n’est pas beaucoup aujourd’hui, mais petit à petit, on espère que la mayonnaise va prendre", veut croire, Kamel responsable de FO-Transports, au micro d’Europe 1. Il n’y avait guère plus de monde à Donges, à côté de Saint-Nazaire, où une vingtaine de grévistes faisaient brûler des pneus. Mais les véhicules n’étaient pas bloqués, simplement déviés, a constaté la journaliste d’Europe 1 sur place.

Plusieurs raisons expliquent cette faible mobilisation. Certains chauffeurs n’ont pas pu se joindre au mouvement car leur patron ne leur a pas donné l’autorisation : "Je ne vais pas risquer de me faire renvoyer", explique l’un d’entre eux. Pour un de ses collègues, faire la grève, "c’est dur pour le porte-monnaie". "Mais le cœur y est, je suis avec eux." Résultat, à la mi-journée, "la quasi-totalité des dépôts de carburants (était) libre d’accès" et "l’approvisionnement des stations-service (était) assuré normalement", selon le ministère des Transports.

Les forces de l’ordre proactives. Si le risque de pénurie est écarté, c’est aussi parce que le gouvernement avait anticipé les blocages. Dès le petit matin, gendarmes et CRS étaient présents devant les dépôts et les raffineries pour empêcher les grévistes d’installer leurs barrages. A Donges, les gendarmes étant "déjà en place" à l'arrivée des grévistes, d'après FO. La présence policière a mis en échec des tentatives de blocage à Lorient, Valenciennes et près de Rennes. "Le gouvernement choisit la matraque plutôt que le dialogue", a regretté  sur RTL le numéro un de la CGT-Transports, Jérôme Vérité. Selon lui, les forces de l'ordre "ont eu comme consigne très clairement de lever un certain nombre de blocages".

Entendu sur Europe 1
On nous prive du droit de manifester. C’est lamentable !
Jérôme, chauffeur affilié FO

A Arras, les routiers qui avaient mené une opération escargot sur l’A1 se sont retrouvés bloqués par les CRS sur un échangeur de l’autoroute. "On nous prive du droit de manifester. On est dans quel pays ? C’est lamentable !", s’indigne Jérôme, chauffeur affilié FO. Selon Sandy Penne, responsable local de la CGT-Transports, les routiers ont été obligés d’annuler l’opération, sous la menace de rétention de leur permis de conduire.

Approvisionnement préventif facilité. Par ailleurs, pour faciliter les approvisionnements, le gouvernement avait publié dès samedi un arrêté autorisant les transporteurs d'hydrocarbures à déroger temporairement aux règles en matière de temps de conduite et de repos. Les transporteurs sont ainsi habilités à rouler 58 heures par semaine, contre 56 en temps normal. Une mesure qui a permis aux entreprises pétrolières de remplir leurs dépôts en prévision d’une éventuelle pénurie.

Les stations aussi ont anticipé le mouvement de panique des automobilistes. "On a fait le plein dimanche soir. On peut tenir quelques jours", assurait dimanche Vincent Baril, patron de Shell France, invité d’EcoSystème sur Europe 1. "Les gens font leur plein une fois tous les 15 jours donc si tout le monde ne se précipite pas, on n’aura pas de pénurie. Pas de panique, il faut simplement rassurer les gens. Depuis l’an dernier, ils ont compris comment agir", ajoutait-il.

Seulement 300 stations en pénurie sur 12.000. Finalement, la situation n’était "tendue" que dans deux régions. En Seine-Maritime, un seul dépôt de carburant a été bloqué, dans le sud de Rouen, mais il est stratégique pour une partie de l’ouest de la France. Dans ce département, des stations-service sont en pénurie, les automobilistes ayant fait le plein par précaution. Et à La Rochelle, le blocage du dépôt entamé dès potron-minet se poursuivait dans la journée. Peu avant 16 heures, quelque 280 stations-service étaient en rupture partielle ou totale de carburant, sur plus de 12.000 recensées en France. D’après le site Mon-essence, 181 stations étaient en rupture partielle et 100 autres sont en rupture totale. Pour rappel, en mai 2016, plus de 1.500 stations en pénurie totale ou partielle.

Ce n'est que le début… Finalement, cette première journée de grève reconductible n’aura pas vraiment gêné les Français. "Paralyser les stations-service n’est pas l’objectif premier. L’objectif, c’est de se faire entendre par le gouvernement", assure d’ailleurs Fabrice Michaud, secrétaire fédéral de la CGT-Transports, sur Europe 1, se disant même étonné de voir des stations en situation de pénurie. Mais il assure que le mouvement va monter en puissance dès mardi : "C’est la première journée d’action, demain on aura plus d’actions significatives et un renforcement sur certaines régions. On a un objectif d’amplification du mouvement avec la perspective que d’autres métiers se joignent à nous". Il faudrait que la grève s’inscrive dans la durée et que les blocages se renforcent pour craindre une pénurie nationale de carburant. D’ici là, pas de quoi s’inquiéter.

Les routiers reçus par le gouvernement jeudi

Le gouvernement va réunir jeudi le patronat et les syndicats des transports routiers, a indiqué la ministre des Transports Elisabeth Borne. "L'enjeu c'est de lutter contre le dumping social et la concurrence déloyale. C'est tout le sens de l'engagement du président de la République et du gouvernement, notamment dans le cadre de la discussion sur la directive travailleurs détachés ou sur le paquet routiers", a-t-elle expliqué.

Les routiers ne doivent pas s'inquiéter en revanche de la réforme du code du travail, a-t-elle affirmé. Celle-ci "ne modifie pas" le temps de travail des routiers, ni leur rémunération qui restera fixée au niveau de la branche, a ajouté la ministre.