09/02/2018 - 17h07

Faut-il créer un ministère de la Solitude ?

© PHILIPPE DESMAZES / AFP

Comment lutter contre la solitude ? En 2016, plus de 5 millions de Français étaient considérés comme seuls, soit 1 million de plus qu’en 2010, selon le dernier rapport de la Fondation de France. D’après une étude parue en début de semaine, c’est même l’une des principales causes de suicide dans l’Hexagone. Pour lutter contre ce phénomène, le Royaume-Uni a annoncé, mi-janvier, la création d’un "ministère de la Solitude", qui emploiera un membre du gouvernement pour se consacrer à la lutte contre l'isolement social. Mais que pourra-t-il faire face à ce phénomène dont les causes sont multiples et complexes ?

En Grande-Bretagne, la nouvelle ministre, Tracey Crouch, ex-ministre des Sports, aura la lourde tâche de quantifier le phénomène avec précision, et soutenir les associations qui luttent déjà contre ce mal, accusé de favoriser maladies cardio-vasculaires, maladies neurodégénératives, dépression et anxiété. Cette initiative, unique au monde, a été globalement bien accueillie par les associations outre-Manche. Et en France, également, elle n’est pas passée inaperçue.

"Les petits frères des Pauvres saluent la décision de la Grande Bretagne de placer la lutte contre la solitude parmi ses priorités en créant un ministère et en nommant une secrétaire d’Etat en charge de cette question", a notamment réagi, via un communiqué, l’association qui vient en aide aux personnes âgées. "À l’heure où la France n’a ni ministère dédié, ni organisation interministérielle autour de cet enjeu de société, l’association réitère son inquiétude alors qu’elle vient de publier un rapport qui fait état en France de 300.000 personnes de plus de 60 ans en situation de mort sociale".

La France n’a ni ministère dédié, ni organisation interministérielle autour de cet enjeu de société

D’autant que dans l’Hexagone comme en Grande-Bretagne, le phénomène ne touche pas que les seniors. Selon la Fondation de France, 6% des 15-30 ans n’ont "aucun ‘réseau de sociabilité’ et 12% ne peuvent compter que sur un seul de ces réseaux - famille, amis, voisins, collègues, camarades de classe… - avec lesquels ils passent régulièrement du temps au-delà du simple ‘bonjour‘". "La société crée, de manière structurelle, de l’isolement, alors qu’elle devrait créer du lien social", déplore Laurence de Nervaux, responsable de l’Observatoire de la Fondation de France, contactée par Europe 1. Perte d’un proche, licenciement, déménagement… "Les accidents de la vie représentent la majorité des causes de l’isolement, qui arrive souvent de manière soudaine. Il y a aussi une dimension socio-économique : avoir une vie sociale, sortir, voyager… Cela coûte de l’argent. Même si des personnes aisées peuvent être très seules, il y a tout de même un lien entre isolement et précarité", poursuit-elle.

Mais que pourrait vraiment faire un ministère dédié ? En Grande-Bretagne, il aura notamment pour mission de centraliser les différentes initiatives qui étaient jusque-là éparpillées dans les autres ministères. "Il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte. Aujourd’hui, nous travaillons surtout avec le ministère de la Santé. Mais n’est-ce qu’un problème de Santé ? Un problème social ? Privé ? Economique ? De logement, de transport ? Il faut travailler tous les points en même temps", assure à Europe 1 Anne-Marie Keller, vice-présidente de SOS amitiés. Mais selon elle, un ministre seul ne pourrait avoir un impact que s’il prend une "dimension interministérielle", s’il a une influence sur les autres ministères. Contactés par Europe 1, les Petits frères des pauvres ne disent pas autre chose. "Nous, nous prônons davantage un délégué interministériel", nous confie un responsable de l’association.

Le problème des associations, ce sont surtout les finances

Aujourd’hui, des solutions pour enrayer le mal existe. "Le vrai challenge, c’est de redonner confiance aux personnes seules. On insiste sur la dimension de réciprocité : l’essentiel, ce n’est pas tant de savoir que l’on peut compter sur les autres, mais de savoir que des gens comptent sur vous", explique Laurence de Nervaux, de la Fondation de France. "Nous soutenons par exemple des créations d’ateliers artistiques, des activités sportives, du cirque, du cinéma, des apprentissages de la prise de parole en public, des initiatives visant à inciter les voisins, via des comités de quartier, à se rendre des services, retaper une maison par exemple", poursuit-elle. Et de conclure : "On veut pointer les solutions plus que les problèmes. Dans l’intitulé, je serai davantage pour un ministère du lien social que de la solitude !"

Et dans ce cadre, un délégué interministériel ou un ministre tel que prévu en Grande-Bretagne pourrait jouer le rôle de coordination des associations, mobiliser des travailleurs sociaux… et surtout taper aux portes des ministères concernés (Transports, Logement, Budget, Sport, Culture)… pour mobiliser des fonds. "Le problème des associations, ce sont surtout les finances. Il faut faire des études pour mesurer la solitude, travailler sur les causes, proposer des réponses… La politique peut aider davantage", assure Anne-Marie Keller, de SOS Amitiés.

Du côté de la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), service affilié au ministère de la Santé et de la Solidarité, on assure à Europe 1 que le problème est déjà pris à bras le corps. Projet Monalisaconférences des financeursprogramme Ensemble demain, projet Villes et communautés amies des aînés… De nombreux dispositifs existent pour aider à la lutte contre l’isolement. Mais ils ne sont pas centralisés, et manquent un peu d'ambition, à en croire les acteurs du terrain.

"Le gouvernement ne prend pas suffisamment en compte cette problématique. Déjà pendant la campagne, il n’y a eu aucune mesure ambitieuse. Et la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a déjà annulé trois fois le rendez-vous que nous lui avons demandé. Aujourd’hui, nous n’avons pas de nouvelles dates", regrette-on du côté des Petits frères des pauvres. "Nous avons des contacts, surtout avec le ministère de la Santé. Mais il faut sans cesse se débattre, prouver le bien-fondé de notre démarche, car il y a de moins en moins d’argent. L’Etat nous tend une oreille, mais ce n’est pas évident. Et cela n’est pas lié au gouvernement actuel, cela fait longtemps que c’est comme ça", poursuit Anne-Marie Keller. Et de conclure : "Ce devrait être une grande cause nationale".