Avec une kippa dans les rues de Paris : les dessous d'une vidéo choc

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Avec une kippa dans les rues de Paris : les dessous d'une vidéo choc
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DÉCRYPTAGE - Un journaliste israélien s'est filmé, kippa sur la tête, en caméra cachée à Paris et en banlieue.

Un Juif portant une kippa peut-il déambuler dans les rues de Paris sans susciter de réactions particulières ? Un peu plus d'un mois après l'attaque contre Charlie Hebdo et la prise d'otages de l'hyper cacher, un journaliste israélien a livré sa réponse dans une vidéo tournée en caméra cachée et intitulée "10 hours of walking in Paris as a Jew" ("10 heures à marcher dans Paris quand on est Juif").

Dans le film d'1'36 minute posté sur Youtube dimanche et déjà visionné plus d'un million de fois mardi soir, les séquences se succèdent en retranscrivant les réflexions qui fusent au passage du journaliste en kippa du "ça va, t'es Juif ?" au "pédé" accompagné d'un crachat.



Si les réactions filmées à l'insu des passants sont effarantes, la vidéo elle-même pose question, notamment sur ses conditions de réalisation. Pour en savoir plus, nous avons contacté l'auteur du film, Zvika Klein.

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• Qui est l'auteur de la vidéo ?

Zvika Klein est un journaliste israélien qui travaille pour NRG, la partie dédiée au judaïsme du site de Maariv, l'un des trois grands quotidiens israéliens. "Je vis en Israël mais, en tant que journaliste, je m'intéresse depuis toujours à la façon dont les Juifs vivent dans le reste du monde", nous a t-il expliqué. Son but, en tant que journaliste, est de "provoquer le débat". Sur le plan religieux, Zvika Klein se présente comme un "Juif orthodoxe moderne", il porte la kippa tous les jours. Né aux Etats-Unis, il a fait son alyah* dans les années 80. Par ailleurs, avant d'être journaliste, Zvika Klein a travaillé dans le secteur des relations publiques pour diverses organisations juives comme le ministère des Affaires étrangères israélien.

• Un postulat de départ

Comment Zvika Klein a-t-il eu l'idée de tourner cette vidéo à Paris ? "J'ai toujours entendu dire, en Israël, qu'il y avait de l'antisémitisme en France. Après les événements de Charlie Hebdo et de l'hyper Cacher, je me suis dit : c'est à Paris qu'il faut que je fasse cette vidéo", explique-t-il au téléphone entre deux interviews alors que sa vidéo a été relayée par des médias du monde entier.

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• Un format controversé

Le format "10 heures…" est connu. Zvika Klein revendique d'ailleurs avoir voulu décliner l'idée de Shoshana Roberts, cette Américaine qui, pour dénoncer le harcèlement de rue avait posté sur Youtube une vidéo devenue virale ("10 Hours of Walking in NYC as a Woman"). Mais le format est controversé : sans parler des "fake", réduire des heures de tournage à une vidéo de moins de deux minutes donne inévitablement une "impression fausse". Dans la vidéo de Zvika Klein, l'enchainement des séquences donne ainsi l'impression que les réflexions antisémites à son passage sont incessantes. Lui se défend d'avoir exploité dans sa vidéo tous les moments de tension qu'il a vécu ce jour-là : "comme on tournait en camera cachée, le son était parfois mauvais mais il y a eu d'autres agressions verbales que celles que l'on voit dans la vidéo".

• Une expérience moins dure qu'attendu ?

"J'ai eu peur, très peur", nous dit Zvika Klein à propos de cette journée de tournage avant de reconnaître : "il n'y a pas eu de contact physique contrairement à ce à quoi je m'attendais. Sur ce point, j'ai été agréablement surpris". Persuadé que l'agressivité n'allait pas se limiter à des insultes verbales, le journaliste avait veillé, en plus de son cameraman (qui avait caché la caméra dans un sac à dos) a être accompagné d'une personne chargée d'assurer sa sécurité, au cas où. Cette tierce personne est-elle intervenue ? "A un moment, il nous a dit de partir de l'endroit où on était car les gens autour de nous commençaient à s'énerver", nous a-t-il dit.

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Les lieux de tournage en question

La vidéo est présentée comme ayant été tournée à Paris et en banlieue. Où précisément ? Le journaliste dit avoir noté les endroits "quelque part" mais n'était pas en mesure de nous les communiquer précisément au moment où nous l'avons contacté. A d'autres médias, il a parlé de Barbès et de la Seine-Saint-Denis. Les séquences tournées "dans le centre" de la capitale, elles, n'ont pas été retenues au montage. Des lieux de tournage trop neutres pour servir la thèse du journaliste ?

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Une démarche militante ?

La vidéo semble chercher à donner une impression de neutralité : le journaliste marche en silence sans chercher le contact avec les passants. Ce n'est pas le cas de l'article qui accompagne la vidéo : "dans le Paris d'aujourd'hui, il existe des quartiers interdits aux Juifs", écrit le journaliste sans réaliser, semble-t-il, que sa vidéo prouve précisément le contraire. A trop vouloir forcer sa démonstration, le journaliste finit par décrire un Paris qui n'existe pas "avec des femmes coiffées de la burqa parlant arabe à chaque coin de rue" (sic). Mais le journaliste va encore plus loin : "sortir le soir ? Les Juifs préfèrent ne pas sortir de chez eux le soir. Ils sont plus en sécurité à la maison". 

Le site Rue 89 qualifie la vidéo postée par Zvika Klein de "pro aliyah". La réponse que l'intéressé nous fait quand on lui demande s'il ne va pas trop loin en comparant certains quartiers de Paris à Ramallah est, de fait, troublante : "je ne sais pas où je suis le plus en sécurité : à Ramallah, je sais que l'armée israélienne me protégera s'il arrive quelque chose, en France, dans ces quartiers, je ne sais pas qui le fera". Lui qui dit qu'il aurait peur d'être Juif en France "en tout cas en portant une kippa sur ma tête tous les jours" en est persuadé : "certains Juifs en France sont d'accord avec Netanyahou mais ne le disent pas parce que ce n'est pas politiquement correct".

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Un montage éditorialisé (seules les séquences polémiques sont conservées), un article qui force le trait jusqu'à dénaturer la réalité, un profil de journaliste plutôt engagé… avec cette vidéo Zvika Klein signe davantage un acte militant qu'un reportage journalistique. Une démarche légitime mais qui doit être prise comme telle… en attendant d'être déclinée par quelqu'un d'une autre communauté ?

* Le terme alyah désigne, pour un Juif, l'acte d'immigrer en Israël.