"Disparues de l'A6" : un deuxième meurtrier bientôt condamné ?

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"Disparues de l'A6" : un deuxième meurtrier bientôt condamné ?
Trente ans après les faits, le meurtrier présumé de Christelle Blétry comparaît devant les assises, à partir de mardi. @ CORR / AFP
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Plus de vingt ans après les faits, Pascal Jardin comparaît pour le meurtre de Christelle Blétry, à partir de lundi. La plupart des dossiers de 13 autres jeunes femmes, disparues ou retrouvées mortes dans la même région entre 1986 et 1997, restent non élucidés.

Le procès pourrait apporter la paix à une famille, et de l'espoir à de nombreuses autres. Plus de vingt ans après les faits, Pascal Jardin, 58 ans, comparaît à partir de lundi pour le meurtre sauvage de Christelle Blétry, 20 ans, à Blanzy, près de Montceau-les-Mines, en Saône-et-Loire. Le dossier, qui a connu un rebondissement décisif en 2014 grâce aux progrès scientifiques, fait partie d'une série de crimes commis dans la région entre 1986 et 1997. Baptisées les "disparues de l'A6", 14 jeunes femmes y ont disparu ou été retrouvées mortes, sans qu'aucun recoupement probant ne puisse être fait par les enquêteurs.

123 coups de couteau. Le 27 décembre 1996, Christelle Blétry, 20 ans, passe la soirée chez des amis. Un peu avant minuit, la jeune femme, élève d'un lycée professionnel agricole de Verosvres, repart seule, à pieds. Le lendemain, un facteur découvre son corps dans un fossé, lardé de 123 coups de couteau. Le lieu où il a été abandonné, sur le chemin que la victime devait suivre, laisse penser qu'elle a croisé son meurtrier sur la route, en rentrant chez elle.

Des dizaines de personnes sont entendues par les enquêteurs et  plusieurs expertises génétiques menées, sans succès. Les proches des parents de la jeune femme créent l'association "Christelle", pour "leur apporter un soutien moral, une présence, une écoute", selon leur site internet. Rapidement, d'autres familles se manifestent auprès de la structure : le meurtre et les piétinements de l'enquête leur évoquent plusieurs crimes commis dans la région.

14 dossiers en onze ans. Les dossiers s'empilent. Le 19 novembre 1986, le corps de Sylvie Aubert, caissière de 23 ans, a été retrouvé dans une rivière à Saint-Loup-de-la-Salle, en Saône-et-Loire. Le 18 décembre de la même année, Christelle Maillery, lycéenne de 16 ans, a été tuée de 33 coups de couteau dans une cave du Creusot. En février 1987, Virginie Bluzet, 21 ans, a été retrouvée morte dans la Saône, à Verdun-sur-Le-Doubs. Quelques mois plus tard, Marthe Buisson, 16 ans, a été découverte le crâne fracassé sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute A6… Autant de crimes commis dans un périmètres restreint, et tous irrésolus.

Une partie des familles des victimes - 14 au total sont recensées entre 1986 et 1997 - rejoignent l'association "Christelle", dans l'espoir que les enquêtes concernant leurs proches ne soient pas closes. Dans les années 1990, des non-lieux sont pourtant prononcées dans plusieurs dossiers. La piste d'un tueur en série est explorée - les enquêteurs vérifient notamment l'emploi du temps de Michel Fourniret -, en vain. Les avocats Corinne Hermann, spécialiste des "cold cases", et Didier Seban s'emparent de la plupart des dossiers.

Détective privé et progrès scientifique. Conseillées par leurs avocats, les familles membres de "Christelle" mandatent un détective privé, Eric Bellahouel. Fin 2003, celui-ci se penche sur l'affaire Maillery et retrouve toutes les personnes entendues par la police 17 ans plus tôt. L'ancien petit ami de la victime lui confie alors qu'un nouveau suspect, Jean-Pierre Mura, s'est accusé du meurtre lors d'une soirée, s'excusant et lui proposant la somme de 2.000 francs. Le dossier est rouvert en 2005.  "Le but de cette enquête était de faire connaître Christelle; faire de la victimologie, c'est le b-a b-a, qui n'a pas été suffisamment fait", assène Corinne Hermann à l'audience. "Pour moi, il n'y a pas de dossier ancien, un crime est un crime." Le 18 juin 2015, Jean-Pierre Mura, un schizophrène de 47 ans, est condamné à 20 ans de réclusion.

Dans le cas de Christelle Blétry, c'est une autre méthode du duo d'avocat qui a fait ses preuves. Conscients des possibilités offertes par le progrès scientifiques, les conseils ont demandé la conservation des scellés des différents crimes. En 2014, le juge d'instruction et la police judiciaire décident de relancer des analyses ADN concernant le meurtre de décembre 1996, en reprenant notamment le pantalon et la culotte de la victime. Avec le temps, le nombre de cellules nécessaires pour établir un profil viable a beaucoup diminué. Une empreinte correspondant à un individu déjà condamné pour tentative d'agression sexuelle sous la menace d'un couteau est identifiée par un laboratoire. Rapidement interpellé, l'homme reconnaît avoir poignardé la jeune femme - avant de se rétracter.

"Pas de rapprochement". L'un de ces hommes pourrait-il avoir commis plusieurs des crimes non résolus ? En étudiant les dossiers, la police n'a pas trouvé de lien géographique exploitable et ne fait aucun rapprochement "quant à la personnalité de l'auteur, ni sur les circonstances du déroulé des faits." "Nous avons aussi travaillé avec des psychologues criminels pour voir si l'on n'avait pas affaire à une personnalité particulière. Là encore, on n'a pas pu faire de rapprochement entre les différents meurtres", a expliqué un commissaire divisionnaire en charge de ces recoupements". Les enquêteurs privilégient donc la thèse de crimes isolés.

L'association "Christelle" et ses avocats continuent donc d'explorer les pistes négligées de chaque dossier, un à un. En 2006, ils sont parvenus à faire rouvrir un nouveau dossier, celui du meurtre de Sylvie Aubert, grâce à des similitudes de mode opératoire évoquant la signature d'un homme déjà condamné pour viol et assassinat en France et en Allemagne. "Des débuts d'éléments nous faisaient penser qu'il était présent dans la zone de Chalon à la période des faits", explique Didier Seban, se félicitant : "Trente ans après, l'enquête avance."