16/07/2016 - 13h34

Attentat de Nice : les questions que pose la revendication de l’Etat islamique

© AFP

La revendication est tombée près de 36 heures après les faits. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, décrit comme un homme solitaire, violent, mais non radicalisé, est-il un "soldat" de l’Etat islamique ? Samedi matin, l’organisation terroriste a revendiqué l’attentat commis à Nice, sur la Promenade des Anglais, jeudi soir à l'occasion du feu d'artifice du 14-Juillet. Une revendication assez tardive, qui soulève quelques questions notamment compte tenu du profil du suspect.

C’est dans un communiqué très court de cinq lignes, en arabe, traduites en français, que l’organisation terroriste revendique l’attaque de Nice. La revendication a été transmise à l'agence de presse officielle de l’organisation Amaaq. Le communiqué dit : "L’auteur de l’opération d’écrasement à Nice, en France, est un des soldats de l’Etat islamique qui a exécuté cette action en répondant à l’appel à viser les citoyens des Etats de la coalition qui combat l’Etat islamique". Jeudi soir, au volant d'un 19 tonnes, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a foncé dans la foule réunie sur la Promenade des Anglais, juste après avoir assisté au feu d'artifice de la fête nationale. Faisant zigzaguer le camion pour atteindre un maximum de personnes, ce Tunisien de 31 ans a fait au moins 84 victimes et des dizaines de blessés.  

"On est dans la forme classique de l’attentat que l’Etat islamique accepte de s’attribuer", explique Didier François, journaliste à Europe 1. Toutefois, souligne le spécialiste des questions de défense et de terrorisme, "on est dans quelque chose d’extrêmement dosé, les termes du communiqué sont extrêmement posés. L’Etat islamique explique que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel est bien un ‘soldat’ du califat, dans la mesure où il a répondu à l’appel." Mais celui-ci n’est pas désigné comme un "lion du califat", statut réservé "aux djihadistes pur sucre, les membres de Daech à part entière". Cet appel, c’est celui lancé par Abou Mohammed Al-Adnani, le porte-parole de l’EI. Dans un message audio diffusé en 2014, il appelait ceux qu'il nomme "les soldats du califat" à tuer par n'importe quel moyen les mécréants : "Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture"… 

C’est une revendication "tout a fait authentique", insiste Didier François. Elle a d’ailleurs été réalisée sur le canal habituel de l’Etat islamique, l’agence de presse officielle de l’EI, par le biais de laquelle les attentats de Bruxelles, ou plus récemment en France, l’assassinat du couple de policiers à Magnanville, ont déjà été revendiqués. C’est sur le site également d’Amaq que la tuerie d’Orlando, aux Etats-Unis, a été revendiquée.

"On est donc bien face à une volonté de l’organisation d’assumer le massacre de Nice. Un peu comme une reconnaissance en paternité. L’organisation s’attribue l’acte, car elle estime que le mode d’action employé à l’appel général lancé correspond, et donc en assume la responsabilité", poursuit Didier François qui estime que l’on est face à une revendication "légitime", mais "au niveau minimum".


"Oui, on peut se poser la question", estime Didier François. Le temps de latence - près de 36 heures après les faits -  est beaucoup plus long, par exemple, que pour les attentats de Paris ou Bruxelles - mais dont le mode opératoire et la préparation, avec une cellule, différait. "C’est un peu comme si les chefs de l’EI ne connaissaient pas totalement le parcours de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel et voulaient s’assurer de s’attribuer son acte, sans risque de démenti", développe-t-il. Ce temps a, par exemple, pu servir à l’organisation à s’assurer que personne d’autre ne revendiquait l’attentat. "C’est peut-être la première fois qu’on voit une sorte de revendication de contexte", analyse Didier François.

Sur son compte Twitter, le journaliste David Thomson, spécialiste des mouvements djihadistes, rappelle que l’Etat islamique, jusqu'à présent, n'a en effet "jamais revendiqué un attentat de façon opportuniste, alors qu'il aurait souvent pu le faire". Et de citer le cas du crash de l’avion EgyptAir - dont beaucoup pensaient qu’il pouvait être imputé à l’organisation - et qu’elle ne s’est jamais attribuée.

Le procureur de la République de Paris, François Molins, l’a précisé hier : le suspect, était "totalement inconnu" des services antiterroristes. L’homme de 31 ans n’a jamais fait l’objet d’une fiche "S" ni même été signalé pour radicalisation. D’après de nombreux voisins, ce Tunisien résidant à Nice ne fréquentait jamais la mosquée du coin, buvait, fumait… Mohamed Lahouaiej-Bouhlel n’a pas fait allégeance à l’Etat islamique, comme Larossi Abballa avait pu le faire en amont de l’assassinat des policiers, à Magnanville, revendiqué par l’Etat islamique, ou comme on a pu le voir sur d’autres opérations faites par des individus isolés.

D'après Le MondeMohamed Lahouaiej-Bouhlel aurait également des connaissances en commun avec le recruteur niçois et figure du djihadisme, Omar Diaby (proche de l'Al Nosra et non de l'EI). Toutefois, à ce stade de l’enquête, aucun élément n’a encore permis d’établir qu’il avait été ou était en lien avec des organisations terroristes. "Ce serait la première fois que l’on verrait un attentat aussi grave, mené et réalisé par un parfait inconnu, qui se serait un peu radicalisé tout seul dans son coin, en répondant à l’appel des propagandistes de l’EI, mais qui n’avait pas de contacts avec eux", décrypte Didier François.

Parmi les cinq personnes placées en garde à vue, dont son ex-épouse, certaines ont d'ailleurs évoqué "un basculement récent vers l'islam radical", sans toutefois mentionner l'Etat islamique. "Il semble" que l'auteur de l'attentat de Nice se soit "radicalisé très rapidement", a déclaré samedi le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, évoquant "un attentat d'un type nouveau" qui "montre l'extrême difficulté de la lutte antiterroriste". Jusqu’à présent, "les fameux 'loups solitaires' avaient toujours un lien plus ou moins ténu avec la meute. Et les services de sécurité finissaient toujours par les trouver et, en resserrant le maillage, on peut parvenir à les arrêter." Mais face à un tel profil, déroutant et nouveau pour les enquêteurs, "pour les services antiterroristes, ça devient très compliqué", conclut Didier François.