Agressions : pourquoi les témoins n'interviennent pas

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Agressions : pourquoi les témoins n'interviennent pas
@ Reuters
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INTERVIEW - Lors d'agressions sur la voie publique, les passants parfois n'interviennent pas, pourquoi cette attitude ?

Avril 2014, Lille, une jeune femme sur le quai du métro est victime d'attouchements. Octobre 2014, Roubaix, une étudiante est rouée de coups par une bande de filles. Dans les deux cas, les passants, témoins de la scène, ne sont pas intervenus. Comment expliquer que des individus puissent rester inactifs face à de telles situations ? Europe 1 a contacté Carole Damiani, psychologue chargée de mission à l'Inavem (fédération nationale d'aide aux victimes et de médiation) et directrice de Paris Aide aux Victimes. Elle tient cependant à minimiser le phénomène : "Dans 80% des cas, les victimes dont je m'occupe ont été défendues par des passants. L'indifférence est donc minoritaire".

Viols, attouchements, coups … comment expliquer que, face à de tels agissements sur la voie publique, des témoins soient inactifs ?

Il y a plusieurs explications mais la plus importante, c'est indéniablement la peur. La peur de se faire soi-même casser la figure ou bien la peur que si j'interviens, personne ne vienne me soutenir. Résultat, une fois pesés les risques encourus, le témoin peut faire le choix de ne pas intervenir. 

Au-delà de cette peur, existe un effet de groupe. Soit on se dit, "personne n'intervient, donc, c'est que tout le monde a peur" et on est conforté dans sa décision de ne pas lever le petit doigt. Soit on se déresponsabilise, c'est-à-dire qu'on ne s'estime pas capable d'agir et on compte sur une autre personne, plus costaude par exemple, pour agir à sa place. 

Pour se protéger de la vision de l'agression et mieux la "supporter", les témoins baissent donc la tête, mettent leurs écouteurs ou changent de wagon. Ils font l'autruche autrement dit.

Cette absence de réaction est-elle liée à notre culture occidentale moderne, où l'individualisme est roi ? 

Non, pas vraiment. Ce n'est pas l'individualisme qui joue ici mais plutôt "je ne m'occupe pas de ce qui ne me regarde pas". Je vais vous raconter une histoire qui est arrivée en France. Un homme d'origine brésilienne croise deux enfants qui se battent. Il intervient pour les séparer. Que se passe-il ? Les mères, qui étaient non loin, sont intervenues mais pas pour reprendre en main leurs enfants. Non, elles s'en sont prises au Brésilien. 

Ce fait illustre bien que dans la culture des pays du sud, n'importe qui peut intervenir dans un conflit car c'est la communauté qui prime. En France, c'est les liens familiaux, les relations privées qui jouent quand il s'agit d'intervenir ou non. D'où la réaction de certains témoins à la vue d'un homme qui agresse une femme, ils se disent : "c'est un couple qui se chamaille, ce n'est pas mes affaires, ça ne me regarde pas".

L'absence de réaction, c'est un phénomène urbain ou bien s'observe-t-il partout en France ?

La ville amplifie l'effet de groupe. Il est vrai que le phénomène est moins visible dans les campagnes où tout le monde connaît tout le monde. Si dans un village, votre voisin se fait agresser, vous ne prendrez sans doute pas le risque de rester inerte car justement, vous le connaissez. Et vous ne supporterez pas ses reproches le lendemain, si vous n'avez rien fait pour l'aider. 

Si on comprend les mécanismes de l'absence d'intervention, comment expliquer alors que des personnes aient le courage de s'interposer ? 

Quand quelqu'un décide de venir en aide à une victime, c'est que les valeurs qu'il a en lui sont plus fortes que la peur. L'attachement à la justice, à la solidarité … sont ancrées chez certaines personnes. Parce qu'elles ont été éduquées dans ce sens ou parce qu'elles ont une profession qui les pousse à ça. Dans les agressions, il n'est pas rare que les défenseurs de la victime soient des militaires ou des policiers. 

Mais attention, il ne faut pas forcément ici parler de courage. C'est plus un acte impulsif, irréfléchi. Le témoin n'intervient pas parce qu'il se dit "j'aime la justice" ou "moi, je suis courageux". Il intervient car ce qu'il voit le sidère et qu'il ne peut pas le supporter. La référence aux valeurs se fait alors de manière inconsciente.