Affaire Grégory : ce que révèlent les carnets secrets du juge Simon

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Affaire Grégory : ce que révèlent les carnets secrets du juge Simon
Le juge Simon a été en charge de l'enquête sur le meurtre de Grégory Villemin pendant quatre ans (photo d'archives). @ AFP
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Pendant trois ans, le magistrat qui a repris le dossier après le "petit juge" Lambert a tenu des carnets aux allures de journal intime sur l'affaire. L'Est Républicain en dévoile des extraits.

En 1987, Maurice Simon a la lourde tâche de reprendre l'instruction de l'affaire Grégory Villemin dans un contexte extrêmement tendu. Depuis l'assassinat du garçon de quatre ans, retrouvé pieds et poings liés dans la Vologne à l'automne 1984, l'enquête est dirigée par le controversé "petit juge" Lambert, à l'origine de la mise en examen de Bernard Laroche, finalement libéré et assassiné par son cousin, puis de celle de la mère de la victime. Comme son prédécesseur, le juge Simon aura la charge du dossier pendant trois ans, jusqu'à sa mort d'une crise cardiaque, en 1990. Trois années durant lesquelles il rendra compte de ses investigations et de ses impressions dans des carnets, dont l'Est Républicain publie des morceaux choisis, jeudi.  

Christine Villemin, "une méprise abominable". Dès le début de ces notes aux allures de journal intime, le magistrat livre son sentiment sur l'affaire : "j'ai en face de moi l'une des plus grandes énigmes de notre époque, et qui entrera dans l'histoire judiciaire. À moi de la dénouer." Son travail commence par une rencontre avec Christine Villemin, toujours mise en examen pour l'assassinat de son fils. "On est tenté de la croire absolument sincère, victime d'une méprise abominable", écrit-il. En 1989, quatre ans avant que la mère de Grégory ne bénéficie d'un non-lieu, le juge a acquis une conviction sur le sujet : "cette affaire a été montée de toutes pièces contre une femme, pour le triomphe de la police sur la gendarmerie."

Pressentant l'innocence de Christine Villemin, le juge s'oriente donc vers une autre piste. "Tout s'effondre et confond Laroche et, sans, doute Michel Villemin (le frère du père de Grégory, ndlr), le haineux, l'anti-Christine, l'anti-Jean-Marie", note-t-il le 9 février 1988. Cinq mois plus tard, il confie au papier être "certain que Bernard Laroche a bien enlevé le petit Grégory Villemin", esquissant pour la première fois la piste d'un meurtre impliquant plusieurs personnes, aujourd'hui privilégiée par les enquêteurs.

Murielle Bolle "manifestement terrorisée". Dans cette optique, Maurice Simon interroge en 1989 Murielle Bolle, témoin-clé du dossier, pour tenter de lui faire réitérer ses propos incriminant Bernard Laroche. "Ce sera un combat de cinq heures, durant lequel je vais déployer toutes les ressources intellectuelles dont je suis capable pour casser la résistance opiniâtre de la jeune Murielle, qui sera une bonne dizaine de fois sur le point de craquer, mais se reprendra toujours in extremis car elle est manifestement terrorisée par les comptes qu'elle devra rendre à sa famille", écrit le magistrat. Et de poursuivre : "un moment, ce regard, pour un court instant, ah, pour un très court instant, se fixera sur le mien comme pour me dire : mais ne comprenez vous pas que je ne peux pas parler".

Devenu un acteur du dossier et une cible du corbeau qui harcèle la famille Villemin, le juge raconte aussi les missives qu'il reçoit dès 1987. "Les lettres de menaces deviennent de plus en plus précises. D'ici à ce que je laisse ma peau dans cette affaire…" Et un an plus tard : "J'ai le sentiment que, d'une manière ou d'une autre, je ne verrai pas la fin de l'affaire de l'assassinat du petit Grégory Villemin. Il va se passer quelque chose ! J'en ai la conviction."

Dernier élément saillant des carnets : les critiques des méthodes du juge Lambert, présenté comme dépassé par le dossier Grégory. "Cette affaire est un ramassis de pièces dérobées, volontairement annulables, de scellés fabriqués ou trafiqués", écrit Maurice Simon. D'autres extraits, dévoilés par BFMTV plus tôt dans la semaine, font état des "carences", des "irrégularités", des "fautes" et du "désordre intellectuel" du "petit juge". Mardi soir, ce dernier a été retrouvé mort à son domicile, un sac plastique noué sur la tête. Une autopsie prévue jeudi matin doit confirmer que l'ancien magistrat, âgé de 65 ans, s'est suicidé.