Près de Lille, les prostituées priées de se rhabiller

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Près de Lille, les prostituées priées de se rhabiller
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LIBERTÉ - Une commune du Nord a pris un arrêté anti-tenues indécentes. Une remise en question d'une liberté publique ? 

Les femmes peuvent-elles encore sortir en mini-jupe à La Madeleine ? Un arrêté anti-tenues indécentes a en effet été pris dans un des quartiers de cette commune du Nord, près de Lille. Le maire n'en est pas à son coup d'essai, il avait en début d'année fait installer des caméras de vidéosurveillance et fait enlever en août des abribus qui servaient de refuge pour les travailleuses du sexe. 

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"Tenues indécentes" interdites. L'arrêté, qui est appliqué depuis le 20 octobre, interdit de "se trouver sur la voie publique dans une tenue indécente et pour une période de trois mois". C'est le quartier du Pré Catelan, en bordure de la commune de Lille, qui est visé. 

Mais qu'est-ce que l'indécence ? Un mot bien subjectif mais que le maire, Sébastien Leprêtre (UMP), avec son expérience de terrain n'a pas de mal à décrire : "Des femmes, parfois mineures, qui ne portent pas de sous-vêtements et montrent leurs parties intimes aux clients mais aussi aux passants", explique-t-il à Europe 1. 

"Pourquoi elle montre son sexe, la dame ?" Des plaintes au sujet de la prostitution, le maire en a reçues. Une fille de 16 ans qui, en attendant le bus, se fait aborder par trois hommes lui demandant ses tarifs et qui revient en pleurs chez elle. Une mère de famille confrontée au questionnement de son jeune enfant 'pourquoi elle montre son sexe, la dame ?'. Voilà le genre d'histoire qu'il a reçu par mail ou tout simplement en faisant ses tournées dans le quartier du Pré Catelan. 

Déplacer le problème plutôt que le résoudre ? Les prostituées peuvent décider de se déplacer dans le quartier voisin pour échapper à l'arrêté mais le maire n'a pas peur de cet effet "splash" : "déplacer le problème, c'est commencer à le résoudre". Même si sa commune en est victime : "Les prostituées de La Madeleine viennent du Vieux-Lille, elles n'ont pas pu s'y installer pour des histoires de lutte de territoire entre elles. Elles se sont donc installés dans le Pré Catelan".  Mais Sébastien Leprêtre joue l'humilité : "je ne prétends pas éradiquer la prostitution de La Madeleine, je veux juste la gêner".

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"Le Strass attaquera en justice". Pour Cadyne Sénac, coordinatrice du Strass (syndicat du travail sexuel), contactée par Europe 1, "Il est certain qu'on va attaquer cet arrêté". "Les travailleuses du sexe vont sans doute être les seules à être contrôlées, c'est donc discriminatoire car la loi doit être la même pour tous".  

Et les enfants qui voient les travailleuses dans la rue ? "On comprend mais franchement, des seins nus, on en voit à la télé, dans les publicités. En fait, comme par hasard, ça devient choquant quand les seins en question appartiennent à une travailleuse du sexe". 

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Des lois anti-exhibition déjà existantes. Cadyne Sénac rappelle qu'"il existe déjà des lois anti-exhibition, appliquées si besoin par la police". Le Strass voit ainsi dans cette mesure de "la surenchère" et "un coup d'éclat médiatique". Des lois punissent en effet l'exhibition d'une partie du corps à caractère sexuel. Les sanctions encourues sont un an d'emprisonnement et 15.000 euros d'amende. Mais pour Sébastien Leprêtre, "ces lois sont insuffisamment appliquées". De plus, il veut donner un outil à sa police municipale pour qu'elle soit plus efficace sur le terrain.

"Plus de précarité pour les travailleuses". Selon le Strass, l'arrêté va aggraver les conditions de travail des prostituées. "Soit elles changent de quartier et risquent de se retrouver isolées, avec pour risque plus de violences pour elles. Soit elles ne bougent pas, accumulent les amendes et là, c'est plus de précarité", explique Morgane Merteuil.  "Sans parler des contrôles d'identité qui peuvent avoir des conséquences graves pour les sans-papiers", ajoute-elle. 

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Un "concept très dangereux pour toutes les femmes".  Le Strass s'inquiète aussi pour le sort des habitantes de La Madeleine : "Cet arrêté est grave car il s'attaque à la manière de s'habiller des femmes". L'"attaque d'une liberté publique autrement dit", précise Cadyne Sénac. 

Claire Serre-Combes, porte-parole de l'association "Osez le féminisme !" surenchérit : "Cet arrêté est extrêmement choquant, que ce soit les prostituées ou toutes les femmes qu'il vise". "C'est le concept en fait qui est dangereux", explique-t-elle. "Cela renvoie à la responsabilité des femmes sur leur tenue. En soi, ce n'est pas acceptable. Comment ce maire prétend reconnaître une prostituée ? Est-ce que je risque une amende si je porte une mini-jupe ?". 

Le maire, Sébastien Leprêtre, ne rejette pas le débat qu'il trouve intéressant mais il privilégie le concret : "L'élu doit agir, même si je reconnais que mes mesures sont toutes relatives".  Il se veut toutefois rassurant : "J'ai donné des consignes à la police municipale, ce n'est pas les mini-jupes qui sont visées ici". 

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