2014, la France découvre les chemins du djihad

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2014, la France découvre les chemins du djihad
@ Montage Europe 1 - Crédits AFP / Capture d'écran
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Deux ans après les tueries perpétrées par Mohamed Merah, la France se découvre plusieurs centaines de citoyens attirés par le djihad ou y ayant déjà cédé. Flashback sur l'année qui aura vu exploser ce phénomène.  

Le terrorisme en France, en 2014, constitue "une menace d'une ampleur jamais égalée". Ces mots du Premier ministre Manuel Valls, prononcés sur Europe 1 le 23 décembre dernier, sont à la hauteur d'un phénomène sans commune mesure. En 2014, la France a découvert les chemins de la "guerre sainte", avec une explosion du nombre de ses ressortissants prêts à rejoindre les rangs de groupes djihadistes combattants en Syrie. Alors que se pose déjà la question du retour de certains d'entre eux -combattants ou non-, la menace d'un acte terroriste sur le sol français s'accroît du même fait. Flashback sur 2014, l'année du djihad.

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Près de 1.000 candidats français au djihad. 2014, c'est une explosion : le nombre de candidats français au djihad a bondi de 80% sur un an depuis le mois de janvier. Au total, le ministère de l'Intérieur comptabilise environ 1.000 Français ayant a minima exprimé des velléités de départ, selon les derniers chiffres communiqués en décembre. Ils seraient environ 390 à combattre dans les rangs de groupes djihadistes. 60 Français sont quant à eux morts en Syrie depuis le début conflit.

Parmi cette population on retrouve tout type de profil sans distinction d'éducations, de parcours ou d'âge.

Et parfois même des familles entières, comme Europe 1 le révélait dans un récit interactif début décembre.

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Deux ados disparaissent, la France découvre le phénomène

Le premier écho du "pays de Cham" en 2014, survient dès le 6 janvier : une mère apprend par SMS la mort de son fils, Nicolas Bons, 30 ans, Toulousain et converti, parti combattre dans les rangs djihadistes en mars 2013 avec son demi-frère, lui aussi mort dans les combats quelques mois plus tôt.  Deux jours plus tard, Europe 1 révèle le départ d'un groupe de 14 jeunes Strasbourgeois. Mais le véritable électrochoc survient  le 17 janvier, quand on apprend que deux ados toulousains âgés de 15 ans, se sont envolés pour la Turquie, dernière étape avant la Syrie et les zones de combat. Les deux jeunes sont finalement récupérés à la frontière turco-syrienne par leur famille. Ramenés en France, les deux lycéens sont mis en examen et placés sous contrôle judiciaire. La justice cherche depuis à faire toute la lumière sur les détails de ce voyage.



Valls : " près de 700 français impliqués dans...par Europe1fr

Alors encore ministre de l'Intérieur, Manuel Valls livre sur Europe 1 les premiers chiffres précis sur cet "exode djihadiste", parlant notamment d'une "douzaine de mineurs" impliqués. "Cela fait plusieurs mois, depuis l’été 2012, que nous sommes particulièrement inquiets face à un phénomène d’une ampleur inégalée", expliquait le locataire de la place Beauvau. Et déjà, la problématique du retour affleure. "Le retour, s’ils avaient des velléités d’organiser des attentats en France, est particulièrement délicat", notait alors Manuel Valls. Dans les mois qui suivent, le phénomène se poursuit et les cas de départs en Syrie se multiplient, malgré la mise en place d'un plan anti-djihad et le vote d'une nouvelle loi anti-terroriste en novembre dernier.

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Nemmouche, la crainte du retour incarnée

La crainte du retour prend corps le 24 mai à Bruxelles, en Belgique. Un homme armé d'une Kalachnikov surgit au musée juif de la ville et ouvre le feu. Bilan : trois morts. Un suspect est arrêté quelques jours plus tard à Marseille, dans un bus en provenance d'Amsterdam via Bruxelles. Dans son sac, les enquêteurs découvrent une Kalachnikov, un revolver avec des munitions semblables à celles de la tuerie, ainsi qu'une caméra GoPro. Selon la justice Belge, une vidéo a  été trouvée dans son appareil photo, dans laquelle une voix semblable à la sienne déclarait avoir commis la tuerie.

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© Capture Youtube

C'est un Français de 29 ans. Il se nomme Mehdi Nemmouche. Né à Roubaix, dans le Nord, il a été condamné sept fois en France, notamment pour braquage. Il a passé sept ans en prison, où il avait été repéré, lors d'un dernier séjour, pour son prosélytisme islamiste.

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Une fois libéré en 2012, l'homme s'envole pour la Syrie où il est soupçonné d'avoir combattu dans les rangs de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL). Mehdi Nemmouche avait rejoint l'Europe trois mois avant la tuerie de Bruxelles.

L'organisation Etat islamique et sa puissante propagande

L'EIIL, justement. Sans conteste, 2014 est aussi l'année de ce groupe djihadiste à l'ascension fulgurante. Le 10 juin, ses combattants réalisent une percée aussi foudroyante que surprenante dans le Nord de l'Irak. Le drapeau noir de Daesh, flotte désormais sur Mossoul, la deuxième plus grande ville du pays. Le 29 juin, le chef de l'organisation, l'énigmatique Abou Bakr Al-Baghdadi, proclame le rétablissement du califat, à cheval entre la Syrie et l'Irak. L'EEIL se fait désormais appelé Etat islamique.

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© Capture d'écran

Cette victoire djihadiste sans commune mesure trouve un écho en France. Mehdi Nemmouche et d'autres Français ont combattu dans les rangs de l'EI, comme les convertis Nicolas Bons et son demi-frère. Et très vite, la puissance de feu propagandiste de l'organisation se dirige vers la France, qui s'engage à l'automne dans une coalition de quarante pays contre l'Etat Islamique. Dans un discours traduit en plusieurs langues, le porte-parole de l'Etat islamique appelle pour la première fois à "tuer (des) incroyants  occidentaux, en particulier les méchants et sales Français", selon ses propres mots. Dans les jours qui suivent, le Français Hervé Gourdel est enlevé et décapité en Algérie par un groupe djihadiste ayant tout juste prêté allégeance au califat.

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© Capture d'écran

Des Français vont également faire leur apparition sur les réseaux et dans des vidéos de propagande de l'organisation. Comme le converti Maxime Hauchard, Normand sans histoire de 22 ans, identifié dans un film de décapitations de masses. Ou ces trois jeunes hommes se faisant appelé Abu Osama al-Faranci, Abu Maryam al-Faranci, et Abu Salman al-Faranci, al-Faranci signifiant "le Français". Dans un film léché diffusé fin novembre, les montrant en armes, ils appellent, en français dans le texte, les musulmans de France à émigrer ou à frapper sur le sol français pour que "le simple fait d'aller faire des courses soit terreur". La vidéo se termine sur un gros plan de passeports et permis de conduire en feu, sur fond de chants à la gloire de l'Etat islamique.

La crainte de l'acte isolée s'ajoute à celle des retours

Le 20 décembre dernier, Bertrand "Bilal" Nzohabonayo est abattu après avoir agressé des policiers à l'arme blanche au cri d'Allahou akbar dans un commissariat de Joué-lès-Tours, en Indre-et-Loire. L'homme, converti à l'islam avait récemment affiché le drapeau de l'Etat islamique sur son profil Facebook. Cette attaque soudaine et imprévisible - l'homme n'était pas fiché par les services de renseignement et ne s'est pas rendu en Syrie- fait ressurgir la crainte d'un acte isolé et sans préparation d'envergure. Comme à Ottawa et Sydney dans les semaines précédentes. Quelques jours auparavant une nouvelle vidéo de propagande mettant en scène un Français combattant en Syrie appelait faire "exploser la France", à "exploser la tête de ces kouffars (mécréants)", "que ce soit avec une pierre, que ce soit avec un couteau". Bertrand Nzohabonayo a-t-il été influencé par ces messages ? C'est ce que l'enquête, confié au parquet antiterroriste, cherche désormais à déterminer.

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© AFP/GUILLAUME SOUVANT

Le danger de l'acte isolé s'ajoute donc à celui de la masse de combattants de retour du djihad. "Pour les retours, il n'y a que deux options. Soit ils ont fait défection (...), soit ils sont en mission", a expliqué à l'AFP le chercheur et consultant sur les questions islamistes, Romain Caillet, observateur averti des mouvements djihadistes. "Il y aura fatalement, parmi ceux qui rentrent, des agents dormants. Des gens auxquels on aura dit : 'a ton retour, fais cinq ans de prison s'il le faut, et à la sortie tu fais un attentat'. Ils sont patients, ils savent attendre", estime-t-il encore.

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Selon le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, cinq projets d'action terroriste ont été déjoués en France depuis l'été 2013. A chaque fois des djihadistes de retour de Syrie étaient impliqués.