Obésité : pourquoi nous ne sommes pas tous égaux

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Obésité : pourquoi nous ne sommes pas tous égaux
Les catégories de populations les plus défavorisées sont plus sujettes à l'obésité notamment à cause du plaisir immédiat procuré par l'alimentation@ MYCHELE DANIAU / AFP
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Le nombre de Français en surpoids ou obèses est stable ces dix dernières années, mais toutes les catégories de population ne sont pas touchées de la même façon par cet enjeu de santé publique, de nombreuses disparités existent.

Un Français sur deux était en surpoids (54% chez les hommes et 44% chez les femmes) en 2015. Un chiffre qui s'est stabilisé depuis 2006 mais qui reste relativement élevé, révèle une étude publiée dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) mardi. Dans le détail, des disparités, notamment socio-économiques, apparaissent. Quel est le rapport entre l'alimentation et le niveau d'études ? Europe1.fr a posé la question à Jean Louis Lambert, économiste et sociologue spécialisé dans l'alimentation.

Pourquoi les milieux aux revenus les plus bas sont-ils les plus touchés par le surpoids et l'obésité ?

Au sein de ses catégories populaires, il existe un grand nombre de frustrations liées à un manque de moyens financiers. "Les plus pauvres se replient alors sur les plaisirs immédiats et accessibles : ceux de l'alimentation", constate Jean Louis Lambert. "Et concernant la gestion du corps et de l'alimentation, pour les populations les plus défavorisées, c'est le plaisir immédiat qui prime".

Un plaisir que l'on trouve plus facilement dans les aliments gras, sucrés et riches en calories que dans des aliments sains. Il se trouve également que ce sont souvent ces produits qui sont les moins coûteux. Ainsi si l'on se base sur le prix par calorie, il faut acheter nettement plus de courgettes que de steak haché pour atteindre le même niveau de calories, explique le spécialiste. En achetant de la viande et des produits riches en sucre ou en sel, il s'agit de satisfaire son plaisir selon ses moyens d'autant plus que l'évolution des prix des produits rend l'alimentation relativement accessible à tous.

Par ailleurs, "on constate que la gestion du budget, dans les milieux les plus pauvres, se fait à très court terme", explique le sociologue de l'alimentation. "Quand on a déjà du mal à envisager la fin du mois, il est difficile de se préoccuper de dix ans plus tard. Or au sein des populations plus aisées, on se projette plus facilement dans l'avenir, car on recherche la sauvegarde de sa santé". Une capacité qui contribue à respecter une alimentation équilibrée.

Les plus instruits développent une capacité à se projeter dans l'abstrait, un bon état de santé dans le futur, que les populations moins instruites ne possèdent pas. "Demain est plus concret, on peut se baser sur ses expériences quotidiennes", détaille le sociologue. Il est donc plus simple de manger en fonction de son plaisir immédiat que de capitaliser sur un équilibre alimentaire pour toute une vie.

Les habitudes alimentaires sont-elles uniquement une question d'éducation ?

Les études tendent à montrer que les plus instruits sont moins touchés par les problèmes de poids. Selon l'étude Esteban sur laquelle se base le rapport, 60,8 % des hommes dont le niveau d’études est inférieur au baccalauréat sont en surpoids, contre 42 % de ceux qui ont un niveau bac + 3. Une différence que l'on retrouve également chez les enfants de maternelle. Ils seraient quatre fois plus nombreux à souffrir d'obésité dans une famille d'ouvriers (5,8%) que dans une famille de cadres (1,3%), d'après une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Car les habitudes alimentaires sont transmises par les parents.

Jean Louis Lambert explique qu'effectivement les préférences alimentaires, bien qu'elles soient propres à chacun, se constituent "avant même la naissance puis dans la petite enfance. Cette base est ensuite conservée une grande partie de la vie, à la manière de la langue maternelle." Pendant cette période, la base de goûts est donc constituée par les parents puisque ce sont eux qui vont initier leur enfant aux aliments autres que le lait et vont l'éduquer souvent selon leurs propres habitudes.

Pourtant cette base peut être modifiée par l'histoire personnelle, par exemple après une ascension sociale ou une chute. "Dans ce cas, on peut constater des compensations boulimiques qui viennent autant des angoisses individuelles que de nouveaux comportements alimentaires", détaille le sociologue.

Quel est l'impact du discours de santé publique sur les différentes catégories de population ?

En se basant sur les recommandations de l'Organisation mondiale de la Santé, la France a mis en place un Programme national Nutrition Santé dès 2001 qui vise "à améliorer la santé de la population par des actions et des mesures nutritionnelles", rappelle l'étude du BEH. Le programme a été reconduit en 2006 puis en 2011 et un quatrième est encore en cours d'élaboration. Cela s'est traduit dans l'espace public par des campagnes de prévention telles que "Mangez cinq fruits et légumes par jour" ou encore "Mangez, bougez". Cependant les populations les plus touchées par les problèmes d'obésité ne se sentent pas concernées par ces recommandations.

"Ces discours qui incitent à manger plus de légumes et moins de viande ne sont pas entendus par les populations les plus défavorisées", constate le sociologue Jean Louis Lambert. "Car historiquement, les riches consomment de plus de viande, ce qui est perçu par les plus pauvres comme un signe de réussite. Ce sont donc les hommes des catégories populaires qui mangent le plus de viande."

Seules les populations les plus favorisées commencent à consommer moins de viande, car ils se préoccupent plus de leur santé que les autres catégories. "Autant que j'en profite maintenant parce que je ne sais pas si je serai encore là dans dix ans", semble être la tendance alimentaire des plus défavorisés.