L'interview de Michel Grossiord

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L'interview de Michel Grossiord
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Michel Grossiord reçoit Bernard Accoyer, président de l'Assemblée nationale.

M.G : Bonjour, Bernard Accoyer.

B.A : Bonjour.

M.G : Alors, on peut dire que la fin d’année n’a pas été calme à l’Assemblée nationale, que vous présidez, entre une opposition revigorée qui résiste et une majorité fatiguée, qui renâcle. Voire, résiste elle aussi. Les députés UMP sont-ils devenus indociles ?

B.A : Non, non mais c’est vrai que sur les deux derniers textes de la législature, il y avait un débat en particulier sur les exceptions d’ouverture le dimanche de certains magasins, dans certaines zones.

M.G : Oui.

B.A : Donc, ce qui a pu donner l’impression qu’il y avait des divisions. Mais en réalité, c’est un débat et ça a allongé naturellement la préparation d’examen du texte.

M.G : Bon. Il y a eu débat également sur l’audiovisuel mais il y a quelque chose qui ne marche pas – ou plus – entre l’exécutif et le législatif. Est-ce qu’il y a trop de réformes ou ce ne sont pas les bonnes priorités ?

B.A : Non, il y a un travail considérable de réformes qui a été conduit tout au fil de la législature, depuis le début de celui-ci. Bon, c’est vrai qu’en fin de session, il y a une certaine fatigue. Une fatigue qui se lit aussi par l’énervement, voire un peu d’agressivité chez certains. En particulier, dans l’opposition.

M.G : Là, vous parlez de l’opposition. Le travail le dimanche, Nicolas Sarkozy a donc essuyé un camouflet : le texte n’a pas été adopté. Il reviendra mi-janvier mais vous comptez sur les vacances pour que les députés UMP reviennent avec un esprit plus accommodant ?

B.A : Un : ce n’est pas un camouflet. Deux : il y a eu un blocage et avec une dégradation du climat dans l’hémicycle. C’était la fin de la session. Il valait mieux lever. Et donc, on va reprendre les débats en janvier et nous aurons, à ce moment-là…

M.G : Et l’esprit aura changé ?

B.A : L’occasion d’aboutir et je pense, d’adopter ce texte. Alors, oui, bien sûr, que l’esprit va changer. Parce que je vous l’ai dit, il y a un instant, il y avait à la fin de cette énorme session beaucoup de fatigue et d’énervement.

M.G : Bien. Alors les vacances sont utiles pour tout le monde. Est-ce qu’il faut quand même changer la façon de faire les réformes pour que le travail parlementaire trouve toute sa place ?

B.A : Vous touchez le fond du problème, qui est que nous devons travailler mieux au Parlement, aller plus à fond des problèmes. Et naturellement, les choses se passeront avec plus de clarté, plus de compréhension pour les Français.

M.G : C’est-à-dire que vous trouvez que le rythme des réformes, par exemple, est trop soutenu ?

B.A : Le rythme des réformes, il doit s’accommoder d’un travail parlementaire serein. Et, aujourd’hui, en raison de l’organisation de nos débats, du règlement tel qu’il est, et puis de la nécessité de réformer intensément le pays, nous voyons bien qu’il y a des difficultés à le faire dans la sérénité.

M.G : D’accord. Mais là, vous adressez peut-être aussi un message au chef de l’Etat. Peut-être que son quinquennat montre l’impossibilité de caler le rythme des réformes voulues par le chef de l’Etat et puis, le rythme du Parlement ?

B.A : Je ne suis pas d’accord. Je pense que la France ne PEUT PAS se passer des réformes - qui lui ont été proposées lors de la campagne présidentielle - et qui sont maintenant déclinées par l’exécutif ET par le Parlement, qui doit voter ces réformes. Et donc, il faut continuer. Mais je suis demandeur (et je vais m’employer à cela) à ce que nous travaillions plus clairement, plus sereinement, plus à fond.

M.G : D’accord. Est-ce que vous estimez que le gouvernement, les ministres et le Premier d’entre eux, tiennent vraiment toute leur place ? On a l’impression, par exemple, que c’est Jean-François Copé qui est le Premier ministre bis. C’est lui qui va chercher le compromis sur le travail le dimanche !

B.A : Bah, ça, c’est l’impression que vous avez. La réalité est que le Premier ministre, avec Nicolas Sarkozy – comme un autre Premier ministre avec un autre président de la République – est le chef de la majorité. Alors, le président Sarkozy a son style. C’est un homme très actif, qui s’implique lui-même dans les problèmes. Mais l’un et l’autre sont indispensables au fonctionnement de l’exécutif.

M.G : D’accord. Bernard Accoyer, à propos du travail du Parlement et des droits du Parlement, le P.S fait planer la menace, à la rentrée, d’une crise politique majeure si la réforme de la procédure parlementaire limite, par exemple, le temps de parole et le droit d’amendement de l’opposition. Est-ce qu’il s’agit, comme le dit Arnaud Montebourg dans Libération ce matin, d’une « poutinisation rampante » ?

B.A : Mais c’est faux ! Archi-faux ! Et Arnaud Montebourg le sait très bien ! Il s’agit, enfin, de pouvoir travailler, encore une fois, avec un rythme qui permette d’abord aux parlementaires d’être là. Et, vous observez vous-mêmes et vous le déplorez, et moi aussi, et les Français, bien entendu, qu’il n’y a pas assez de monde dans l’hémicycle. Il s’agit ENSUITE que vous puissiez vous-mêmes, les journalistes - et je dirais même, les parlementaires – suivre les textes. Aujourd’hui, que se passe-t-il ? Savez-vous que, par exemple, sur un article, on va passer deux semaines ? Et puis qu’on va en passer quarante en un jour ? Avec, ainsi, un travail qui est absolument non-productif !

M.G : Oui.

B.A : On va changer cela, c’est indispensable et c’est pourquoi…

M.G : Oui mais alors, la gauche dit « c’est la démocratie qu’on assassine » !

B. A : Mais c’est tout à fait faux ! C’est la déclinaison de la réforme constitutionnelle. Et c’est quoi ? C’est plus de pouvoirs au Parlement. Et c’est cela que nous allons en mettre en place. Alors, l’immobilisme n’a jamais été – et c’est l’opposition, malheureusement, qui en ce moment se montre immobile – n’a été une solution pour faire progresser les problèmes.

M.G : Alors, vous avez une responsabilité énorme, Bernard Accoyer, quand on entend donc Jean-Marc Ayrault dire qu’il y a la menace d’une « crise politique majeure ». Vous avez des solutions ?

B.A : Mais c’est faux !

M.G : Des offres à faire à la gauche ?

B.A : Mais ce qui est avancé là, en prétendant que les droits du Parlement – et en particulier des députés d’opposition – seraient diminués… Que l’on s’en prendrait au droit d’amendement… C’est faux et archi-faux ! Nous allons, au contraire, restaurer le travail parlementaire et les droits de l’opposition en particulier. Et tous les droits… Y compris les droits de l’amendement !

M.G : Est-ce que...

B.A : Mais entre nous soit dit, est-ce que travailler sur plusieurs centaines d’amendements, c’est raisonnable ? Mais est-ce qu’il serait raisonnable de continuer à avoir 100, 150.000, 200.000 amendements qui pourraient occuper pendant plusieurs DIZAINES d’années le Parlement ? Non ! Evidemment qu’il faut reprendre le bon sens. Nous sommes au pays du droit, au pays de la logique, au pays des Lumières. Et nous devons aller dans cette direction.

M.G : En tous les cas, vous pourriez signer la phrase de votre homologue du Sénat, Gérard Larcher, qui estime que le droit d’amendement est « sacré, fondamental ».

B.A : C’est moi-même qui, le premier, ait dit que ce droit était un droit essentiel, consultant même du mandat parlementaire !

M.G : En tous les cas, donc, le débat aura lieu en janvier et le nouveau règlement de l’Assemblée nationale n’entrera pas en vigueur, comme prévu, début mars. Il y aura du retard ? Un petit peu de retard ?

B.A : Ça, les délais ne s’installeront pas avant, au mieux, la deuxième partie… Vers le mois d’avril-mai.

M.G : D’accord. Un peu de retard. Voilà pour la rentrée politique. Est-ce que vous craignez, par ailleurs, une rentrée sociale explosive ?
B.A : Ecoutez, je crois que la première des choses, c’est de penser à la situation, telle que le gouvernement, le président de la République, l’ont prise à bras-le-corps. C’est-à-dire, la crise. Et penser à tous les Français – et on le voit sur le terrain – qui sont préoccupés ou qui sont déjà touchés personnellement. Donc, il faut continuer à relancer le pays. Le premier texte qui est à l’ordre du jour, dès le mois de janvier, c’est le plan de relance : 26 milliards d’euros ! C’est énorme !

M.G : On a entendu des députés sceptiques hier ? Même des députés de la majorité…

B.A : Mais ils ont tort !

M.G : Vous avez vu les députés de la commission des Finances, ils ont tort ?

B.A : Mais ils ont tort !

M.G : Ils ont tort ?

B.A : Non mais, écoutez, c’est tellement français de douter avant même d’avoir commencé. Il faut y aller ! Il y a un plan, comme on en n’a jamais fait, mais il va marcher ! D’ailleurs, je regardais hier les dépêches et je voyais qu’il y avait un constructeur automobile français qui disait que les premières mesures - alors qu’on n’a même pas encore adopté le plan et celle-ci : celle de la prime à la casse, n’a pas besoin de loi - que les premières mesures commençaient à donner leurs effet. Croyons-y ! Allons-y ! Et ça marchera ! Et puis, prenons un petit peu d’optimisme parce que face à cette crise, il faut se remuer en disant : ça va aller.

M.G : Bon, bon. Et la crise est là ! Il faut peut-être chausser des lunettes roses mais la crise est là. Est-ce qu’il faut par exemple injecter du pouvoir d’achat ? Comme le fait Gordon Brown ? Ou comme s’apprête à le faire Barack Obama ?

B.A : Le plan, tel qu’il est prévu, est un plan qui, justement, prévoit pour les familles les plus défavorisées une prime qui va être directement du pouvoir d’achat. Mais c’est aussi un plan qui prévoit de la relance sur l’investissement, parce que la France a besoin de cela.

M.G : Question sur Julien Dray. Bernard Accoyer, est-ce qu’il fallait que la police perquisitionne son bureau à l’Assemblée nationale ?

B.A : Alors, soyons clair : d’abord, vous n’obtiendrez aucune remarque ou commentaire de moi sur une affaire qui est en justice…
M.G : Ah. Bon. J’avais l’intention de vous interroger, quand même aussi, hein ?

B.A : Ecoutez, mais je vais vous répondre sur…

M.G : Ah, on a entendu des responsables de l’UMP dénoncer un déchaînement…

B.A : Sur la question que vous m’avez posée : s’agissant d’une enquête préliminaire, dès lors que l’intéressé, le parlementaire, a donné son accord – et de surcroît, par écrit - le président de l’Assemblée ne peut, en aucune façon, s’opposer à une telle perquisition.

M.G : Le député P.S de l’Essonne semble très pessimiste sur son avenir. Il le dit au Figaro, ce matin. Vous pensez qu’il devrait démissionner ?

B.A : Ecoutez, autant les parlementaires sont responsables en tout domaine… Autant, ils sont des justiciables comme les autres, dans un certain nombre de circonstances puisqu’il y a l’immunité parlementaire pour un certain nombre d’affaires… Autant, ils ont avant tout le droit, comme tous les citoyens français, ce doit imprescriptible qui et celui de la présomption d’innocence.

M.G : Alors, sans entrer dans le dossier, est-ce que vous êtes choqué par la révélation des suspicions qui visent Julien Dray ?

B.A : Ecoutez, moi, je trouve…

M.G : Ce qu’on a vu dans la presse ?

B.A : Ecoutez, moi je trouve que lorsqu’il y a une instruction… Je suis toujours gêné quand je vois celle-ci qui est diffusée par bribes, par morceaux, sans que celui qui est visé puisse argumenter et se défendre…

M.G : Il faut chercher les responsables du côté du parquet ?

B.A : Ecoutez, je n’ai pas de commentaires à faire à cela. Vous posez une question de fond, je vous dis : c’est dommage, au pays du droit, qu’on ait un petit morceau… Une petite information… Sans commentaire, sans justification… A ce moment-là, on fait n’importe quoi sur n’importe qui, avec des conséquences humaines qui peuvent être parfois dramatiques.

M.G : Très bien. Merci. Vous avez échangé avec Julien Dray, depuis la révélation de cette affaire ?

B.A : Pas directement.

M.G : Pas directement. Bernard Accoyer, merci.

B.A : Merci.