Dans quel monde on vit ? - Pierre-Marie Christin

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Dans quel monde on vit ? - Pierre-Marie Christin
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La presse écrite est toujours en vie

Le scandale des notes de frais en Grande-Bretagne qui menace aujourd’hui tout le système politique britannique a été révélé par un journal, le journal c’est le Daily Telegraph qui a gagné 100.000 lecteurs en 10 jours. Non, la presse écrite n’est pas encore morte. Dans quel monde on vit Pierre-Marie Christin ?

En tous cas, elle a de beaux restes. "C’est grâce à elle que souffle sur le pays un printemps révolutionnaire" disait hier Alan Duncan, député conservateur, à la télévision britannique. Et la bien nommée Lady Royall avec deux L qui est présidente de la Chambre des Lords, elle, voit dans la presse, monter un profond sentiment de dégoût et un besoin de changements. En fait, le Parlement étant discrédité, déshonoré, et bien c’est dans les journaux que se déroule le débat. Du coup, les Anglais se redécouvrent une passion pour leur presse. Le seul Daily Telegraph vend ces jours-ci à plus de 900.000 exemplaires.

Oui mais ça n’efface pas la crise de la presse Pierre-Marie ? Sur Europe1, on en a beaucoup parlé évidemment. Aux Etats-Unis, 15.000 journalistes ont déjà perdu leur travail.

Oui je ne vais pas dire que la crise n’est pas là. Elle est terrible évidemment mais ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Puisque vous parlez de la presse américaine, et bien son déclin avait commencé bien avant la crise. En fait, depuis 2000 elle perd entre 2 et 10% de ses lecteurs par an. Qu’est-ce qu’ont vu les Américains bien avant cette crise ? Et bien ils ont vu par exemple leurs grands journaux relayer sans sourciller la propagande de l’administration Bush sur l’Irak. Le plus prestigieux d’entre tous, le New York Times avait du avouer il y a quelques années avoir publié des faits divers totalement falsifiés et volés sur internet. Le reporter star du seul quotidien national qui s’appelle USA Today a inventé pendant 10 ans tous ses plus beaux scoops. Et bien la presse anglaise, elle, marche peut-être parce qu’elle a su crever la bulle d’insuffisance et d’imposture de la politique britannique toute entière avec des faits, rien que des faits et on l’achète.

Est-ce que pour autant le Daily Telegraph peut constituer un modèle Pierre-Marie ?

Non mais ce qui lui arrive n’est probablement pas un hasard. C’est le Daily Telegraph qui a inauguré la première rédaction multimédia intégré, 550 journalistes qui travaillent ensemble pour le site et pour l’édition papier, l’un complétant l’autre sans pour le moment que ça nuise aux ventes mais ça n’est pas seulement une affaire de technologie et d’intelligence du moment. Il y a aussi au Daily Telegraph les meilleurs enquêteurs, les meilleurs spécialistes qui ont été débauchés chez les autres, et puis en général la presse en ce moment, en ouvrant le débat sérieusement sur la réforme des institutions sans assener aux Anglaises qu’on verrait peut-être ici de lourdes leçons de moral de comptoir, résiste au populisme. Tant de rêves ont été un espace commun. L’idée de l’intérêt général dans un pays qui a été ravagé par trente ans d’individualisme et de cynisme. Bref, il y a du fond. Alors je n’aime pas trop les grands mots mais ça tend à prouver que la santé de la presse à quelque chose à voir avec sa qualité et la qualité de la presse quelque chose à voir avec la santé de la société.

Phrase du jour :

Max Frisch, "Quand on a encore plus peur du malheur, comment éviter le malheur ?"