Projets de loi, couacs et spoil system : trois mois de présidence Macron

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Projets de loi, couacs et spoil system : trois mois de présidence Macron
Emmanuel Macron a eu le temps, en trois mois, d'imprimer sa marque à l'Élysée.@ BERTRAND GUAY / AFP
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Le Parlement et le gouvernement prennent leurs premières (courtes) vacances mercredi soir. Et le bilan de cette première phase du quinquennat est en demi-teinte.

L'heure des vacances a (enfin) sonné. Mercredi soir, après un ultime Conseil des ministres et l'adoption définitive du projet de loi de moralisation de la vie politique à l'Assemblée nationale, parlementaires et membres du gouvernement vont pouvoir faire leurs valises et, si ce n'était déjà fait pour les plus impatients, partir se mettre au vert. L'occasion de dresser un premier bilan, à un peu moins de cent jours de l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron.

Au pas de charge. Trois mois de quinquennat et six semaines de législature parlementaire ont déjà permis de se faire une idée de l'exercice du pouvoir selon Macron. Le concret, d'abord, avec des débuts législatifs au pas de charge. En à peine plus d'un mois, députés et sénateurs ont adopté six textes, dont trois que l'exécutif présente comme majeurs : la loi d'habilitation à réformer le Code du travail par ordonnance d'une part et les deux projets de loi dits "de confiance", visant à moraliser la vie politique. "C'était intense, exigeant, et le bilan est positif", martèle le porte-parole du groupe REM à l'Assemblée, Hervé Berville. "Depuis 1981, il n'y a jamais eu un travail aussi dense sur une session extraordinaire."

Depuis 1981, il n'y a jamais eu un travail aussi dense sur une session extraordinaire.
Hervé Berville

Critique de la méthode. Le nombre (de textes, d'amendements, d'heures de séance) en impose, la méthode un peu moins. Dans les rangs de l'opposition, nombreuses sont les voix qui ont dénoncé le rouleau compresseur de la REM. "Emmanuel Macron avait promis une majorité constructive, mais à l'Assemblée, c'est 'circulez, il n'y a rien à voir'. Du jamais vu", s'agace le Républicain Daniel Fasquelle dans Libération. Pendant les débats sur la loi confiance, tant en commission qu'en séance, les Insoumis aussi se sont émus de voir tous leurs amendements consciencieusement mis à la poubelle. Et le rejet accidentel d'un article entier qui venait d'être soutenu par l'un des leurs, Eric Coquerel, a renforcé l'impression d'avoir affaire à des députés REM programmés pour s'opposer systématiquement à quiconque en dehors de leurs rangs.

"On ne me parle pas de tous ces couacs." Rien de très inhabituel, répond Hervé Berville. "On n'a pas été dans une stratégie d'obstruction. On a accepté des amendements chaque fois qu'on les considérait bons. Il ne faut pas avoir une vision comptable des choses, mais regarder la pertinence de chaque contribution." Quant au "flottement" qui a pu être observé dans l'hémicycle, notamment lors de l'examen des projets de loi confiance, où des présidents de séance ont pu paraître dépassés, il ne s'agit pour le jeune député REM que de détails. "Les Français ne se sont pas trompés. Quand je reviens en circonscription, on ne me parle pas de tous ces couacs-là", assure l'élu qui est rentré tous les week-ends dans les Côtes-d'Armor. Tout juste concède-t-il que quelques améliorations pourront être faites à la rentrée, notamment pour fluidifier la circulation de l'information entre les députés membres d'une commission et ceux qui n'y sont pas.

Efficacité (et contrôle). Du côté de l'exécutif, les trois premiers mois du quinquennat ont donné le ton. En coulisses, Emmanuel Macron s'est attaché, officiellement, à viser l'efficacité avant tout. Les équipes ministérielles ont été drastiquement réduites (dix collaborateurs pour les ministres, huit pour les ministres délégués et cinq pour les secrétaires d'État) afin d'éviter, fait-on valoir à l'Élysée, un empilement au sommet de l'État et un étirement des chaînes de décision. Le Palais partage avec Matignon une grosse dizaine de conseillers, ce que d'aucuns perçoivent comme une volonté d'Emmanuel Macron de garder la main en toute circonstance.

Spoil system. Dans le même souci d'avancer vite, loin et sans rencontrer d'obstacles, Emmanuel Macron s'est lancé dans une vaste opération de "spoil system", qui devrait être achevée à la fin de l'année. Autrement dit, le président veut passer en revue les plus de 200 directeurs d'administration pour, éventuellement, les remplacer par des personnes qui lui sont loyales et ne lui mettront pas de bâtons dans les roues. Et ces directeurs sont, déjà, plus sollicités que d'habitude, raconte L'Opinion. Ils assistent notamment aux réunions à l'Élysée ou Matignon, ce qui ne se faisait pas avant.

Se tailler un costard. Sur la forme, enfin, Emmanuel Macron a passé les trois premiers mois de son quinquennat à peaufiner sa stature et imposer sa vision de la Ve République. D'abord en multipliant les cartes postales militaires, de son apparition debout sur un camion militaire lors de son investiture à son premier voyage hors d'Europe au Mali, en passant par une photo d'hélitreuillage vers un sous-marin nucléaire. Ses rencontres avec des dirigeants étrangers, notamment Vladimir Poutine à Versailles ou Donald Trump, et la mise en scène de leurs poignées de mains, ont également été soigneusement "marketées" pour renvoyer l'image d'un dirigeant fort et à l'aise sur les sujets régaliens. Une façon de répondre à ses adversaires politiques qui, lors de la campagne, l'ont accusé de ne se préoccuper que d'économie.

Restaurer pour mieux régner. Quant à la conception macronienne du pouvoir, il est apparu assez rapidement que le renouvellement promis serait, en réalité, une restauration des fondamentaux de la Ve République. Autrement dit, un chef de l'État au-dessus de la mêlée, qui parle peu et préfère envoyer ministres et chef du gouvernement au front. L'Élysée a immédiatement verrouillé une communication jugée trop prolixe sous Hollande, quitte à déboussoler quelque peu les rédactions au passage. Exit l'interview du 14-Juillet, le chef de l'État a accordé seulement trois entretiens dans des journaux pour toute prise de parole.


Premières crises. Si ces choix sont clairement assumés par l'Élysée, ils ne portent pas toujours leurs fruits. La volonté continuelle d'Emmanuel Macron de tout cadrer et contrôler n'a pas permis d'éviter les premières crises du quinquennat, notamment le bras de fer avec le général de Villiers, qui a débouché sur la démission du chef d'état-major des armées. Les promesses de transparence du jeune président se sont heurtées aux affaires qui ont immédiatement touché plusieurs membres du gouvernement, de Richard Ferrand aux ministres MoDem. Trois démissions et une exfiltration sont venues chahuter les premières semaines du quinquennat.

Rendez-vous à la rentrée. Le gouvernement pourrait, comme le fait l'Assemblée, revendiquer une période de rodage. Quelques ajustements sont d'ailleurs prévus pour la rentrée. Mercredi, le porte-parole de l'exécutif, Christophe Castaner, a d'ailleurs annoncé "une évolution dans la communication" présidentielle pour trouver un "juste équilibre" entre "la parole rare" et les "journalistes impatients". En réalité, c'est surtout avec les Français qu'Emmanuel Macron devra trouver ce juste équilibre, alors que la rentrée ne s'annonce pas de tout repos. Entre la baisse des APL annoncée, qui entrera en vigueur à ce moment-là, et les manifestations prévues contre la réforme du Code du travail, l'exécutif aura de quoi s'occuper en rentrant de vacances.