Présidentielle : le casse-tête des syndicats

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Présidentielle : le casse-tête des syndicats
Le temps des grandes concertations à l’Elysée est révolu : le dialogue avec le pouvoir est rompu et les syndicats sont pressés par leur base.@ Reuters
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ENQUETE - Cibles privilégiées des politiques, les syndicats hésitent entre neutralité et engagement.

Leur divorce est désormais consommé. Lancé à la chasse aux voix de droite, Nicolas Sarkozy ne cesse de dénoncer les syndicats sur lesquels il s'est pourtant appuyé pendant son quinquennat pour obtenir une relative paix sociale. 

Lundi dans un entretien à la presse régionale, le président-candidat s'en est ainsi pris aux "permanents de la CFDT" d'ArcelorMittal qui "trahissent la confiance des salariés" et font "de la politique au lieu de défendre l'intérêt des salariés". Résultat, ces derniers ripostent, à l’image du leader national de la CGT Bernard Thibault, qui a jugé lundi le bilan du président-candidat "très négatif". Mais est-ce le rôle d’un syndicat de s’engager dans une campagne électorale ?

Après 30 ans de neutralité, la CGT s’engage

En intervenant dans la campagne présidentielle lors de son dernier congrès et dans ses interviews, la CGT a incontestablement ouvert une brèche. Le syndicat de Bernard Thibault veut peser sur le scrutin, du jamais-vu depuis 30 ans.Il faut remonter à 1981 pour retrouver la dernière fois que la CGT s'est engagée dans un scrutin national : le syndicat était sorti de sa réserve avant le second tour pour appeler à voter François Mitterrand. Depuis, plus rien, à part un appel à faire barrage à Jean-Marie Le Pen en 2002. 

Les organisations syndicales hésitent

L’engagement politique des syndicats est un vieux débat qui remonte aux origines du syndicalisme français. Les prises de position sont donc rares et lorsqu’une organisation s’engage pour un camp, elle s’attire les reproches des autres syndicats. Ainsi, il n'y a que la FSU, le principal syndicat enseignant, pour appuyer la CGT dans sa démarche anti-Sarkozy. 

Les autres, CFDT en tête, se contentent d'exprimer des revendications : pas de consigne de vote officielle mais des prises de position qui ont l'air plutôt claires. Habituellement plutôt modéré mais visiblement lassé par le président, François Chérèque accuse tout de même Nicolas Sarkozy de "démagogie populiste". A l'inverse, Laurence Parisot, patronne du Medef, qualifie le bilan présidentiel de "boulot extraordinaire". La tentation est donc forte de prendre position et certains y succombent.

"Ça n’est pas sur mes opinions que j’appelle les gens à manifester"

Le syndicat Force Ouvrière a, lui, fait de la non-intervention une règle d'or depuis sa création. "Le rôle du syndicat est de se faire entendre. Est-ce que pour autant cela signifie une prise de position politique ? Pour ou contre tel ou tel candidat ? Non", prévient Marc Blondel, emblématique leader de FO pendant quinze ans. 

"Moi, j’ai mes engagements politiques mais tout le temps où j’ai été le secrétaire général de mon organisation, je ne les ai jamais énoncées", poursuit-il. Et Marc Blondel de préciser : "ça n’est pas sur mes opinions que j’appelle les gens à manifester. Je leur dis ‘défendez la Sécurité sociale, défendez les retraites bec et ongles’ mais je ne leur dit pas pour autant ‘votez pour un tel’". 

Pourquoi les syndicats sont de plus en plus tentés

Cette tradition de non-intervention est largement partagée par les syndicats mais ces derniers vivent une situation inédite : une forte demande de la base dans les usines, plus jeune et plus radicale. C’est notamment le cas de Xavier Matthieu, leader CGT de Continental en Picardie. Son usine a fermé en 2009 et, à  l'époque, il se sentait bien seul. 

Xavier Matthieu avait même traité Bernard Thibault, le patron de la CGT, de "racaille", "tout juste bon à frayer avec le gouvernement". Que pense-t-il, trois ans plus tard, des prises de position de la CGT contre Nicolas Sarkozy ? "C’est la moindre des choses, il y a même longtemps que cela aurait du être fait", réagit-il.

"Déjà, Thibault avait commencé à comprendre les choses quand il a refusé d’aller à l’Elysée aux vœux de Sarkozy et boire le champagne", poursuit Xavier Matthieu, "on s’est fait traités d’antirépublicain parce qu’on n’est pas allés serrer la main du président de la République mais Sarkozy a fait une politique anti-ouvrière pendant cinq ans". Pour le syndicaliste, il n’y a donc pas de doute : "bien sûr que le syndicalisme doit s’installer dans la vie politique : le syndicalisme c’est de la politique sinon… je ne comprends plus rien".

2010 : la réforme des retraites provoque une cassure 

Ce durcissement de la base syndicale trouve ses origines dans la réforme des retraites en 2010. A l'époque, on entendait d'ailleurs beaucoup de manifestants dire "Rendez-vous en 2012". "La réforme des retraites s’est faite, le retour à la maison a été douloureux pour les organisations syndicales", confirme Bernard Vivier, spécialistes des relations sociales à l'Institut  supérieur du Travail.

"Il n’y a plus aujourd’hui réellement de motif de travailler ensemble entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault. Le rapport de force qui avait débouché sur une sorte de paix armée n’a plus de raison de fonctionner puisqu’il n’y a plus de motif à le faire fonctionner", décrypte-t-il.

La tentation de s’engager est donc grande, avec néanmoins un bémol. Les cadres des organisations syndicales ou  même patronales reconnaissent, hors micro, qu'à trop s'engager pour ou contre un candidat, on prend le risque de trop perdre en indépendance après les élections.