Présidentielle 2017 : "Les codes sont en train d’exploser"

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Présidentielle 2017 : "Les codes sont en train d’exploser"
François Fillon, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Marine Le Pen sont les principaux candidats de l'élection présidentielle. @ AFP
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L’historien Jean Garrigues explique à Europe1.fr en quoi cette campagne présidentielle est "incontestablement" la plus folle de la 5ème République.

INTERVIEW

À l'heure où les rebondissements de l'affaire Fillon se multiplient à deux mois de l'élection présidentielle, l'issue de l'élection demeure incertaine. De quoi faire de cette campagne, démarrée avec la primaire de la droite, en novembre, un moment charnière de la vie politique française, comme l'analyse l'historien Jean Garrigues, auteur avec Jean Ruhlmann de "Elysée Circus. Une histoire drôle et cruelle des présidentielles", paru aux éditions Tallandier.

Est-ce la campagne présidentielle la plus folle de la 5ème République ?

Oui, incontestablement. Elle est d’abord inédite car deux anciens présidents et deux anciens Premiers ministres ont déjà été éliminés, alors qu’ils étaient tous des poids lourds de la politique. Les deux grands partis ont organisé des primaires dans lesquelles les candidats de l’opposition, le frondeur Benoît Hamon et l’antisarkozyste François Fillon, l’ont emporté. Ce jeu de massacre, on l’a aussi vu chez les écologistes : Cécile Duflot a été écartée de la présidentielle dès le premier tour de la primaire.

Entre les partis, les logiques sont également bouleversées ?

Exactement. Le leader de la gauche de la gauche, Jean-Luc Mélenchon, est lui au coude-à-coude avec le candidat du PS ; c’est une situation qui nous ramène aux années 1960. Pour la première fois, le Front national se retrouve en tête dans les sondages. On voit enfin émerger un candidat qui se situe ni à droite ni à gauche, mais contrairement à François Bayrou, Emmanuel Macron vient de la gauche et figure parmi les favoris. Tout cela donne une campagne totalement transgressive.

Sans compter les affaires qui rythment la campagne...

Le scandale Fillon n’est pas un phénomène nouveau. D’autres affaires ont plané sur les campagnes présidentielles, comme l’affaire des diamants, en 1981, qui avait empoisonné la campagne de Valéry Giscard d’Estaing. Mais le scandale était survenu un an et demi avant le scrutin, ce qui en avait atténué les effets.

Qu’est-ce qui explique la situation que nous connaissons aujourd’hui ?

Quelque chose de profond : l’état de la relation entre citoyens et acteurs politiques a changé. Il y a désormais une rupture entre eux, qui survient car les Français ont le sentiment de ne plus être représentés par les partis, tandis qu’ils aspirent au renouveau. C’est ainsi que de nombreux mouvements de démocratie participative sont apparus ces dernières années, comme Nuit debout, Nous citoyens ou laprimaire.org.

Les Français délaisseraient donc une vieille forme de politique ?

La crise de confiance émane de l’échec des différents présidents à résoudre le chômage de masse. On sort d’une période d’alternance, c’est la raison pour laquelle la campagne est fluctuante, incertaine et imprévisible."

Du jamais-vu ?

En 1995, il y a aussi eu de fortes fluctuations, quand Jacques Chirac était loin derrière Lionel Jospin et Edouard Balladur dans les sondages, mais il s’agissait d’une compétition interne à la droite. Là, les codes sont en train d’exploser.

Cela peut-il dépasser l’élection présidentielle et bouleverser durablement le paysage politique ?

Les vieilles recettes politiques vont être transformées, y compris par la manière de faire de la politique. Prenez la collecte des données par les marcheurs d’Emmanuel Macron : c’est une remontée de la politique du bas vers le haut, même si Ségolène Royal avait tenté d’amorcer ce changement en 2006. En définitive, le régime politique est lui-même en transformation. Quel que soit le vainqueur, plusieurs questions restent en suspens : est-ce qu’il restera un ou plusieurs PS ? Quelle sera la structure de la gauche de la gauche ? Que deviendra la droite ? Tout cela va aussi se jouer lors des législatives, une compétition bouleversée par l’émergence du FN, d’En marche ! et possiblement d’un front de gauche.

Entre Emmanuel Macron qui tarder à préciser son programme et l’affaire Fillon qui monopolise l’attention, les débats de fond semblent relégués au second plan jusqu’à présent. Est-ce nouveau et inquiétant ?

Beaucoup de campagnes ont commencé tardivement. En 1988, François Mitterrand annonce aux Français qu’il se représente fin février, début mars. En 2002, la campagne est lancée tardivement par Jacques Chirac, candidat à sa succession, qui s’appuie sur le thème du rassemblement de tous les Français. Mais nous vivons une séquence exceptionnelle pendant cette affaire Fillon, avec une tendance à la surmédiatisation et à l’amplification par les réseaux sociaux. On peut être inquiet si cette séquence de surinvestissement du scandale se prolonge. En même temps, les primaires ont fait émerger beaucoup d’idées et finalement, la campagne aura duré six ou sept mois. Il faudra donc le recul de l’après campagne pour savoir si la forme a vraiment supplanté le fond. Ce qui manque, en revanche, dans cette campagne, c’est une vision de ce que sera la société plus tard.

Percevez-vous une exigence de transparence plus forte qu’auparavant ? Est-ce bien pour la démocratie ?

L’exigence des Français est de plus en plus en une exigence d’éthique, de respect des règles par ceux qui les éditent. Ce qui est en jeu, c’est moins la transparence que le contrôle et la régulation des fonds publics par un élu de la République. François Fillon a utilisé des fonds dans un cadre qui n’est pas contrôlé, c’est ce qui peut conduire à des dérives. Il est sûr que dans une période de crise, les citoyens ont une exigence par rapport au lien entre les élus et l’argent. Mais la transparence absolue serait un leurre et un danger, car elle empiète sur la vie privée. En réalité, les Français rattrapent les sociétés anglo-saxonnes et scandinaves quand ils exigent cette éthique. L’affaire Cahuzac a accéléré cela, car les sociétés avancent beaucoup à travers les crises.

Au point de faire vaciller un prétendu "système" ?

Aujourd’hui, la critique du système est polymorphe : quand l’extrême-droite dénonce d’abord la bureaucratie européenne, l’extrême-gauche pourfend les élites politiques et économiques. Quant à Emmanuel Macron, il s’oppose au système des partis qui paralysent l’hypothèse d’une majorité d’idées. C’est un des symboles du divorce entre les Français, les acteurs politiques et la manière de faire de construire le jeu politique.