"Nationalisation" est-il devenu un gros mot ?

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"Nationalisation" est-il devenu un gros mot ?
Bruno Le Maire n'aime pas le terme de "nationalisation".@ ERIC PIERMONT / AFP
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Bruno Le Maire a annoncé jeudi la nationalisation des chantiers navals STX... sans prononcer une seule fois le mot "nationalisation".

Après des semaines de négociations avec le repreneur italien Fincantieri, l'État français a finalement décidé jeudi de nationaliser temporairement les chantiers navals STX de Saint-Nazaire. En conférence de presse, Bruno Le Maire a détaillé de long en large les raisons de ce revirement, trois mois après l'accord conclu entre le précédent gouvernement et l'armateur italien. A un détail près : en une demi-heure de prise de parole, le ministre de l'Économie n'a pas prononcé une seule fois le mot "nationalisation".

"Mes mots sont choisis". L'omission - volontaire - d'un mot pourtant approprié pour décrire l'opération réalisée par l'État, n'est pas passée inaperçue. Un journaliste lui a ainsi demandé pourquoi il n'employait pas le mot "nationalisation" pour décrire la prise de contrôle de l'État. Ce à quoi Bruno Le Maire a répondu : "Mes mots sont choisis. Il s'agit d'exercer notre droit de préemption. Nous prenons le contrôle temporaire des chantiers navals de Saint-Nazaire". Soit une façon détournée de parler de nationalisation temporaire. Que comprendre de ce choix de mots ? "Vous en tirerez les conséquences que vous voudrez", a glissé le ministre.

Les circonvolutions linguistiques de Bruno Le Maire sont révélatrices du tabou qui s'est installé au fil des ans à propos de la nationalisation. Si le ministre a consciemment évité d'employer ce mot en particulier, c'est parce qu'il ne souhaite pas que l'intervention de l'État soit vue par comme une pure nationalisation. La prise de contrôle est en effet temporaire, le temps que le gouvernement trouve un accord avec Fincantieri. "Les chantiers navals de Saint-Nazaire n’ont pas vocation à rester sous le contrôle de l’État", a souligné le ministre de l'Économie. Cela pourrait durer quelques semaines comme quelques mois, en fonction de l'avancement des négociations.

Un signal pour les investisseurs étrangers. Au-delà de cet intérêt immédiat, Bruno Le Maire a forcément pris en compte les réactions des partenaires commerciaux de la France à cette annonce. Emmanuel Macron a été élu il y a seulement trois mois et, à l'exception de GM&S qui est un dossier entièrement domestique, la nationalisation temporaire de STX est la première décision en matière de politique industrielle de son quinquennat. C'est donc un signal fort envoyé à la fois aux entreprises françaises et aux investisseurs internationaux : la France est prête à intervenir pour protéger ses industries stratégiques.

Les nationalisations n'ont plus la cote. Or, cela renvoie forcément aux grandes vagues de nationalisations de 1945 à 1982, représentatives d'un État-actionnaire omniprésent qui surveille ses grandes entreprises comme le lait sur le feu, et pas toujours dans les secteurs stratégiques. François Mitterrand est le dernier président à avoir placé les nationalisations au cœur de sa politique économique, jusqu'à la première cohabitation de 1986 (Saint-Gobain, Thomson, CIC, Paribas ou la banque Rothschild étaient des entreprises publiques à l'époque).

Mais les temps ont bien changé. En trente ans, la mondialisation a profondément modifié le rôle des entreprises dans le commerce international, la gauche a progressivement effacé les nationalisations de ses programmes électoraux (entre 1997 et 2002, c'est le gouvernement Jospin qui privatise le CIC, le Crédit du Nord, Thomson et Air France), avant que l'explosion des dettes des États ne les oblige à se serrer la ceinture et se désengager des entreprises nationalisées. Résultat, depuis le virage des années 2000, les nationalisations se sont faites beaucoup plus rares et surtout plus pragmatiques qu'idéologiques. Parmi les opérations de grande ampleur, on peut noter le sauvetage d'Alstom en 2004. L'État avait acheté 21,3% des parts du groupe d'énergie et transports. Il les a revendu à Bouygues en 2006 et a effectué au passage une plus-value de plus d'un milliard d'euros.

Accueil unanime en France. En 2012, Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, avait évoqué l'idée de nationaliser les hauts-fourneaux de Florange qu'ArcelorMittal souhaitait fermer. L'option, finalement écartée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, avait fait beaucoup parler et a par ailleurs associé Arnaud Montebourg au mot "nationalisation", tant ce genre de proposition a été rare ces dernières années. C'est d'ailleurs en partie grâce à lui que l'État a pu nationaliser les chantiers navals puisque c'est lui qui a étendu, en 2014, le champ défini par la loi des secteurs stratégiques (notamment les transports) où tout investissement étranger est soumis à l'approbation du gouvernement.

Paradoxalement, alors que le procédé semblait ringardisé, il trouve actuellement de nouveaux partisans (Benoît Hamon ne les excluaient pas dans son programme présidentiel). la nationalisation de STX a été accueillie positivement par l'ensemble de l'échiquier politique. Du FN à la France insoumise en passant par le PS et les Républicains, tout le monde considère que c'était la bonne décision à prendre, saluant le retour de l'État-stratège. Même consensus dans les milieux économiques. Mathieu Plane, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) s'est ainsi félicité, sur franceinfo, d'une "décision tranchée et courageuse".

Du "protectionnisme" pour l'Italie. Reste que malgré toutes les pincettes prises par Bruno Le Maire, la nationalisation de STX France passe plutôt mal en Italie. "Nous considérons grave et incompréhensible la décision du gouvernement français de ne pas donner suite à des accords déjà conclus", affirment dans un communiqué conjoint le ministre de l'Economie et des Finances Pier Carlo Padoan et celui du Développement économique Carlo Calenda. A l'image de Bruno Le Maire, eux aussi ont pesé leurs mots. Mais contrairement à lui, ils ne les ont pas mâchés : "Le nationalisme et le protectionnisme ne sont pas des bases acceptables sur lesquelles régler les rapports entre deux grands pays européens. Pour réaliser des projets communs, il faut de la confiance et du respect réciproques", ont conclu les deux ministres.