L’histoire du jeune et ambitieux Macron

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De son enfance à Amiens aux dorures de l’Elysée sous le giron de François Hollande, Europe 1 revient sur les étapes qui ont façonné le parcours du nouveau président de la République. 

Un quartier résidentiel d’Amiens, une famille plutôt aisée, des parents médecins… Malgré les apparences, Emmanuel Macron ne grandit pas dans le luxe, mais dans une maison de briques rouges typiquement picarde, à quelques pas de "la Pro", la Providence, un établissement privé fondé par les Jésuites où Emmanuel Macron suit son collège et son lycée.

C’est un garçon aux mèches blondes que ses professeurs vont très vite repérer. Plutôt du genre à s'asseoir au fond de la classe qu’au premier rang, il ne participe pas toujours. Mais quand il prend la parole, il montre alors une maturité surprenante, se souvient encore Arnaud Debretagne, son ancien professeur d’histoire. "Lorsqu’il arrivait au début de l’année scolaire, il avait déjà anticipé et vu pratiquement le programme. C’est quelqu’un qui avait déjà beaucoup lu et qui avait déjà beaucoup de connaissances", se remémore ce dernier. Qui poursuit : "Il nous étonnait tous par ses facilités. C’est quelqu’un qui avait une très grande maturité par rapport à sa génération. C’est en cela qu’il sortait du lot."


Elève précoce

Ses professeurs se souviennent avant tout d’un élève pas comme les autres. Il lit Racine pendant les vacances, fait des recherches en latin en dehors des cours, vient les voir pour approfondir ses leçons. À Amiens, son père raconte aisément comment son fils se servait dans la bibliothèque familiale, comment il dévorait les grands classiques et pouvait tenir des conversations sur l’histoire et la littérature.

"Sa grand-mère l’abreuvait de bouquins"

Cette culture, cette curiosité, il la tient de sa grand-mère, Germaine, une ancienne principale de collège. Une femme qui a beaucoup compté, a souvent répété le candidat en campagne. "Manette", comme il la surnommait, et avec qui il passait beaucoup de temps, "était une dame qui n’hésitait pas à aborder n’importe quel sujet, même si ce n’était pas forcément de son âge", se rappelle Marc Defernand, son ancien professeur d’histoire-géographie au collège. "Je crois que sa grand-mère l’abreuvait de bouquins et qu’ils en discutaient après. Il me parlait plus souvent de sa grand-mère que de ses parents", confie le professeur à la retraite. Une relation privilégiée qui "l’a peut-être poussé à avoir beaucoup besoin de la reconnaissance des adultes", analyse-t-il. "Il venait sonner à ma porte pour reprendre ce qu’un professeur avait dit en classe. Ce n'était pas pour se confronter, c’était pour montrer qu’il pouvait aller au-delà."

"Il crevait vraiment l’écran"

Précoce, l’hyperactif élève Macron a laissé une drôle d’impression à ses professeurs. Celle de ne pas avoir vraiment connu l’oisiveté de l’adolescence. Troisième prix de piano au conservatoire, il monte aussi sur les planches dans la troupe de théâtre du lycée où son aisance et son éloquence sont louées. Au point que son ancien professeur voit déjà en lui un grand acteur. "Il crevait vraiment l’écran. Il interprétait un rôle tout en restant lui-même. Je lui ai dit : 'Si tu continues dans cette voie, tu seras le Gérard Philippe du XIème siècle.' Il entrait dans le personnage avec la façon dont il saisissait le rôle et pas à la façon dont le scénariste avait souhaité qu’on l’interprète. C’est pour ça que je dis : 'Macron a toujours fait du Macron.'"

"Macron a toujours fait du Macron"

Jouer son propre scénario, Emmanuel Macron le fait aussi sur le plan sentimental, lorsqu’il décide de courtiser celle qui anime son club de théâtre. Brigitte Auzière, de 24 ans son aînée, est déjà mariée et a trois enfants. Il n’a pas 17 ans quand il tombe amoureux de cette professeure de français dynamique et très populaire au lycée. Eloigné d’elle à Paris au lycée Henri IV, il promet de revenir l’épouser. Dans les chroniques people, où le storytelling de ce couple hors norme cartonne, elle raconte depuis comment l’à peine jeune homme a réussi à vaincre toutes ses résistances. Aujourd’hui, elle se trouve toujours au premier rang dans ses meetings. Comme à Arras, fin avril, avec l’une de ses filles, Tiphaine, 32 ans, qui a suivi ce drôle de beau-père à peine plus âgé qu’elle. "Même si on n’a pas beaucoup d’années d’écart, il a toujours veillé à faire attention à moi, aux enfants", souffle celle qui est d’ailleurs à l’origine de l’antenne d’En Marche! dans le Pas-de-Calais. "C’est mon beau-père, c’est sa place et c’est à ce titre aussi un chef de famille. La famille, c’est quelque chose d’important pour lui, c’est pour ça qu’il a souhaité se marier. C’est quelqu’un qui m’a toujours encouragé à viser plus haut."

Du gardien de l’ENA aux profs et aux élèves

Après Henri IV et Sciences-Po, direction l’ENA, promotion Senghor. Emmanuel Macron est le produit de la fabrique de l’élite française, au parcours tant convenu. A Strasbourg, l’énarque fait partie des meilleurs, mais aussi des plus fêtards. Comme aux soirées à l’Académie de la bière, dans le quartier de la Petite France, ou au karaoké, où il déroule le répertoire des années 70-80 qu’il connaît par coeur. Il fait aussi des rencontres qui vont poser des jalons dans sa carrière politique. Etudiant, il échange avec Jean-Pierre Chevènement, Laurent Fabius, Michel Rocard… A l’ENA, on le remarque vite pour son sens du contact.

"Il est automatiquement en mode séduction"

Avec son style, il se mettait tout le monde dans la poche se souvient son camarade de promo Mathias Vicherat, ex-directeur de cabinet d’Anne Hidalgo et aujourd’hui directeur général adjoint de la SNCF. "Il s’intéressait aussi bien au gardien de l’ENA qu’aux profs et aux élèves. Il allait dire bonjour à tout le monde de manière totalement indifférenciée." Un capital sympathie loin d’être calculé, jure cet ex de la promo Senghor : "Dans cet élan de serrage de mains, de claquage de bise, il n'allait pas plus vers les puissants que vers d’autres qui lui serviraient moins. Il le faisait comme une seconde nature." Il reconnaît néanmoins : "Après, tout ça s’est projeté dans l’univers politique. Là, on peut dire qu’il y a une finalité. Mais la réalité, c’est qu’il est comme ça de nature. Derrière, il y a peut-être le fait qu’il souhaite absolument qu’on l’aime. Je pense qu’Emmanuel est animé du désir très fort d’être aimé."

"Il est automatiquement en mode séduction", expliquait  à Libération la députée socialiste Karine Berger, qui a travaillé avec lui à lors élaboration du programme de François Hollande. Un entregent sans distinction de classes au service d’une ambition illimitée.

"L’un commence une phrase, l’autre la complète"

En 2004, Emmanuel Macron sort de l’ENA dans la "botte", c’est-à-dire dans le haut du panier, comme inspecteur des finances. Membre du Parti socialiste à 24 ans et actif de 2006 à 2009, il s’imagine vite un destin politique sans jamais franchir le cap du suffrage électif. Grâce à ses réseaux, il est présenté à François Hollande par Jacques Attali. Entre le novice et le cacique de la politique, c’est l’alchimie. "Comme Hollande, Emmanuel est à la fois sympathique, peu clivant et d’une grande plasticité idéologique", jugeait un proche dans les colonnes de Libé. Après quatre ans à la banque Rothschild, il devient le conseiller de François Hollande avant même son élection.

Le 7 mai 2012, il entre à l’Elysée et retrouve un autre de ses camarades de l’ENA : Gaspard Gantzer, le factotum en communication du Président. "Ce qui m’a tout de suite impressionné, c’était la qualité de sa relation avec François Hollande", concède le conseiller. "On sentait vraiment une très grande complicité. Ils se comprenaient à demi-mot : l’un commence une phrase, l’autre la complète ou a déjà compris ce qu’il voulait dire." Une connexion pour ne pas dire parfois une symétrie, concède encore Gaspard Gantzer  : "Ils sont, tous les deux, addicts aux sms. Une journée com' avec Emmanuel Macron ou François Hollande, elle commence par un sms à six heures du matin et elle peut se terminer par un autre sms à une heure du matin. L’un comme l’autre sont des gros travailleurs et je pense qu’ils se sont retrouvés à la fois dans la capacité de travail, la complicité intellectuelle, mais aussi dans la capacité à utiliser l’humour pour évacuer le stress."

"Homme de gauche faisant une politique de droite, jeune rassurant pour les vieux"

Secrétaire général adjoint de l’Elysée et conseiller économique du président, il passe en trois fois rien du statut d’inconnu à celui de coqueluche du Paris cossu. "Il est celui dont [le club] le Siècle a toujours rêvé : homme de gauche faisant une politique de droite, jeune rassurant pour les vieux", chuchote un habitué de ces dîners sous les dorures, dans Le Monde.

Dans ses relations avec le Président, on le dit plus singulier, plus franc. Plus enflammé aussi, quand il s’agit de plaider pour sa paroisse, à l’image de la baisse massive des charges aux entreprises imaginée dans un "pacte de responsabilité". Sous les ors de l’Elysée, il a vite des fourmis dans les jambes, reconnaît le confident du chef de l’Etat Robert Zarader. "Le plus actif dans le débat avec le président, c’était lui. Dans un respect total de la fonction, mais il disait quand il n’était pas d’accord, il poussait ses convictions qu’il voulait faire en sorte qu’elles existent dans le pays", assure ce proche du président Hollande. Qui lance aussitôt : "Ce n’est pas une attitude de politique classique, ni une attitude de techno. Donc oui, il est assez étonnant. Il avait envie de faire."

Faire, jusqu’à ce mois de juillet 2014 où Emmanuel Macron quitte l’Elysée avec l’idée de créer sa propre entreprise. Il est rappelé un mois plus tard en catastrophe alors que les frondeurs ont fait exploser l’aile gauche du gouvernement. Ministre de l’Economie, il interprétera son nouveau rôle comme toujours... selon son propre scénario. Quitte à s’affranchir du sens du collectif. A Bercy, où Emmanuel Macron enchaîne les sorties sur les dossiers tabous de la gauche (ISF, 35 heures, etc.), il agace royalement une partie de son camp. Fin 2015, la députée rose Karine Berger rapporte au Monde l’anecdote : "Au bureau national du PS, les élus se plaignent : 'Il nous fait perdre les élections.'" D’autres grandes voix sortent également du bois. "Ce dont je suis sûre, c’est qu’il n’est pas une valeur pour la gauche", fustige Anne Hidalgo. Martine Aubry, comme à bout de nerf, lâche devant la presse son "ras-le-bol".

Quand François Hollande lui a proposé le ministère de l’Economie, Emmanuel Macron a d’abord semblé hésiter. "Je voulais être sûr d’être libre et de pouvoir agir", justifiera-t-il au quotidien du soir. "Il sait que je ne suis pas un homme de conflit, mais que je peux partir." Pour mieux revenir par la grande porte.