Les médias, cible de la fin de campagne

  • A
  • A
Les médias, cible de la fin de campagne
Les candidats multiplient les attaques contre les journalistes, les militants les suivent.@ MAXPPP
Partagez sur :

ZOOM - Les candidats multiplient les attaques contre les journalistes, les militants les suivent.

"Ah la presse, vous êtes tous des gauchistes", "Vous êtes la vermine du Front national", "faux cul", "vous êtes des pourris". Depuis quelques semaines, les journalistes de tous bords qui suivent la campagne présidentielle ont souvent les oreilles qui sifflent. A droite comme à gauche, candidats et militants fustigent "un système médiatique".

Les journalistes fustigés par les candidats

Derniers exemples en date : vendredi, lors de son tout dernier meeting aux Sables-d'Olonne, Sarkozy s'interrompt en plein discours pour fustiger un journaliste de TF1 qui est en train de faire un direct. "La politesse n'est qu'une question d'éducation", lance-t-il, ironique, alors que le public hue et siffle le reporter.

Le 1er mai, c'est une équipe du Petit Journal de Canal+ qui avait dû quitter le cortège du Front de gauche, traitée par Jean-Luc Mélenchon de "facho" et de "vermine du Front national". Depuis le début de la campagne, les équipes du Petit Journal sont d'ailleurs régulièrement empêchées d'assister à ses meetings. Le candidat du Front de gauche entretient depuis longtemps des rapports compliqués avec les médias. En 2010, il avait traité un étudiant en journalisme de "petite cervelle".

"Le bouc-émissaire est assez souvent le journaliste"

"Dans une campagne électorale, quand ça ne va pas exactement comme vous le voudriez, vous avez tendance à chercher des responsables. Et compte tenu du poids supposé des médias dans la formation de l'opinion, le bouc-émissaire est assez souvent le journaliste", décrypte pour Europe 1 l'historien des médias, Christian Delporte.

Pour Jean-Marie Charon, sociologue des médias, "les candidats surfent sur la crise de confiance vis-à-vis des médias". "On entend de plus en plus parler d'un 'système médiatique' qui serait hostile aux candidats", explique-t-il à Europe1.fr. Or "la presse, les télés et les radios étaient les mêmes en 2007. Dans une démocratie pluraliste, les médias sont multiples et vous pouvez de toute façon choisir", estime Christian Delporte. Au lendemain du premier tour, la diversité de la presse d'opinion française était bien visible : du Figaro à Libération en passant par l'Humanité, l'interprétation des résultats était loin d'être identique. "C'est un mauvais procès qui est fait à la presse", dénonce l'historien.

Jusqu'à présent apanage des extrémités de l'échiquier politique. Ainsi, le Front national a pendant longtemps empêché les journalistes de travailler normalement. "Avant, les congrès étaient plus ou moins fermés, ce n’est plus le cas aujourd’hui", confie Olivier Beaumont, journaliste au Parisien, au blog Trans-Europe-Extrêmes. Jean-Marie Le Pen "se complaisait dans son ostracisme, et n’en avait rien à faire de se mettre les journalistes à dos", abonde Abel Mestre, du Monde.

"Les relations avec les médias sont désormais sous tension"

La critique virulente des médias s'étend désormais "aux grands partis républicains, qui rejoignent le mouvement", note Jean-Marie Charon. Une évolution "paradoxale" puisque les candidats ont besoin des médias pour faire passer leurs idées. "Les relations avec les médias sont désormais sous tension. Les candidats veulent imposer leur agenda et contrôler strictement leur image", tandis que les journalistes tentent de "reprendre leur autonomie", notamment à travers le "fact-checking", explique le sociologue.

Mais après les candidats, se sont désormais leurs militants qui s'en prennent eux-aussi aux journalistes. Parfois physiquement - comme la journaliste de Mediapart Marine Turchi, agressée lors du rassemblement de Nicolas Sarkozy au Trocadéro le 1er mai et qui a porté plainte pour "violences volontaires légères". La plupart du temps seulement verbalement.

Catherine Boullay, reporter à Europe 1, ainsi été qualifiée de "pourrie" lors d'un meeting de Jean-Luc Mélenchon puis, quelques jours après, accusée par des militants de François Bayrou d'avoir injustement fait le jeu du candidat du Front de gauche. Vivien Vergnaud, du JDD.fr, a lui été pris à partie par des militants de l'UMP à Saint-Cyr-sur-Loire au lendemain du premier tour. "Une dame m'a dit que c'était de notre faute si Sarkozy était deuxième et que ce que nous faisions était honteux", raconte-t-il à Europe1.fr. "Elle m'a ensuite dit que je n'avais rien à faire ici et que je n'étais pas chez moi", poursuit le journaliste.

"Ce comportement n'est pas le reflet de la campagne"

Jeudi soir, Ruth Elkrief et son collègue Thierry Arnaud, de la chaîne d'info en continu BFM, ont été malmenés par des militants UMP à la fin du meeting de Toulon et obligés d'interrompre leur direct. "Je n'ai aucun doute sur le fait que ce comportement n'est pas le reflet de la campagne mais je regrette quand même que les dénonciations à répétition de la presse aux meetings (de l'UMP) puisse produire ces effets", a dit la journaliste sur Europe 1. De son côté, la direction de BFM TV en a appelé au CSA "pour qu'il rappelle l'exigence intangible et non négociable du respect de la liberté de la presse pour la bonne tenue du débat démocratique".

Interrogé sur ces incidents, Nicolas Sarkozy n'a pas souhaité les condamner sur Europe 1 vendredi matin. "J'ai vu Ruth Elkrief parler à l'antenne, donc ça ne doit pas être trop grave. Si on a fait des remarques désagréables à Ruth Elkrief, j'en suis désolé pour elle et j'espère que sa sensibilité n'en souffrira pas trop", a répondu le candidat sortant. "Je demande simplement aux journalistes de comprendre parfois l'exaspération des auditeurs", a ajouté Nicolas Sarkozy.

"Un signal d'alarme pour le candidat qu'il est allé trop loin"

Pour Jean-Marie Charon, ces dérapages sont "un débouché non voulu" par les candidats. "C'est probablement un signal d'alarme pour le candidat qu'il est allé trop loin. Surtout quand il s'agit de médias qui n'ont pas une image hostile de ce candidat", estime-t-il.

"Les politiques devront réfléchir à ces dérapages. Une réflexion de fond sera nécessaire à froid. Il y aura une analyse critique mais là, la dynamique est tellement lancée qu'il sera difficile de rectifier le tir rapidement", conclut Jean-Marie Charon.