Les législatives allemandes compliquent la tâche de Macron sur l'Europe

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Les législatives allemandes compliquent la tâche de Macron sur l'Europe
Emmanuel Macron va avoir du mal à imposer ses vues en matière d'Europe si Angela Merkel s'allie avec des libéraux.@ Ludovic MARIN / AFP
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Angela Merkel l'a certes emporté, mais elle doit former une coalition. Et a priori, elle devra le faire avec des libéraux qui ne sont pas du tout favorables aux réformes souhaitées par Macron sur l'Union européenne.

Chacun garde toujours à l'œil comment vote son voisin. De même que les Allemands scrutent les élections françaises, les Français font très attention aux scrutins allemands. Et pour cause. Paris et Berlin savent bien que les choix faits dans les urnes de l'autre côté du Rhin auront des répercussions sur l'autre, tant les relations diplomatiques et économiques entre les deux pays sont fortes.

Vers une "coalition Jamaïque".Les législatives qui se sont déroulées ce dimanche ne font pas exception. La CDU-CSU d'Angela Merkel en est sortie vainqueur, mais sans éclat : à peine 33% des suffrages, ce qui la force à trouver un parti auquel s'allier pour avoir la majorité au Parlement. Jusqu'ici, rien d'étonnant en Allemagne, où les coalitions sont d'usage.

"Étant donné les résultats d'hier, Angela Merkel n'a pas beaucoup d'options", explique Isabelle Maras, chercheuse associée au Centre international de formation européenne (CIFE). En effet, le Parti social-démocrate (SPD) de Martin Schulz, arrivé deuxième, a d'ores et déjà explicitement fermé la porte à une éventuelle "grande coalition", préférant rejoindre l'opposition pour retrouver sa crédibilité politique. Angela Merkel a elle-même exclu toute gouvernance avec l'AfD, parti d'extrême droite arrivé troisième, et une coopération avec die Linke, à l'extrême gauche de l'échiquier politique, n'est pas envisageable non plus au vu de divergences politiques majeures.

"Il reste donc les Verts et les libéraux du FDP pour tenter de former ce qu'on appelle une 'coalition Jamaïque'", détaille Isabelle Maras. Coalition qui tire son surnom des trois couleurs des partis (noir pour la CDU-CSU, vert pour les écologistes et jaune pour les libéraux), qui rappellent celles du drapeau de l'État caribéen.

Angela Merkel n'a pas beaucoup d'options. Il lui reste les Verts et les libéraux du FDP pour tenter de former une 'coalition Jamaïque'.

Mauvaise nouvelle pour Macron. Tout à fait possible sur le papier, puisqu'elle permettrait de rassembler 393 sièges sur 709 au Bundestag, cette coalition s'annonce politiquement risquée, tant les sujets de divergences sont nombreux entre conservateurs, libéraux et écologistes. Et parmi eux, on en trouve un qui concerne la France au premier chef : l'Union européenne.

Pour Emmanuel Macron, une coalition d'Angela Merkel avec le FDP n'est, a priori, pas une bonne nouvelle. Le président français s'est donné pour priorité de relancer l'Union européenne, ce qui ne peut se faire, selon lui, qu'en s'appuyant sur la force motrice du couple franco-allemand. "Depuis la présidentielle française, on était dans une dynamique très positive, mais toujours suspendue aux résultats de l'élection allemande de septembre", rappelle Isabelle Maras. "Or, il est désormais fort probable que le FDP arrive au pouvoir au sein d'une coalition CDU-Verts-FDP, alors que son chef de file, Christian Lindner, a clairement dit qu'il était opposé à plusieurs mesures phares proposées par Emmanuel Macron." 

Divergences sur la zone euro. Le président français veut en effet renforcer l'intégration des 19 pays qui ont adopté la monnaie unique. Mais il est hors de question pour les libéraux allemands d'envisager la mise en place d'un Parlement de la zone euro, qui serait doté d'un budget propre, ni d'un ministre des Finances supranational de l'eurozone.  

Les libéraux ne voient pas dans ces dispositifs la possibilité de renforcer l'intégration des pays de l'eurozone, mais un effet de manche pour mutualiser les dettes (ce qui est vu avec beaucoup de scepticisme de l'autre côté du Rhin) et demander des efforts financiers supplémentaires à Berlin. Dès dimanche soir, le leader du FDP, Christian Lindner, a mis les points sur les i. "Un budget de la zone euro (monsieur Macron parle de plusieurs points de PIB, et cela représenterait plus de 60 milliards d'euros pour l'Allemagne) où l'argent atterrirait en France pour les dépenses publiques ou en Italie pour réparer les erreurs de Berlusconi, c'est impensable pour nous. Cela représenterait une ligne rouge."

Au départ plutôt pro-européen, le FDP, qui s'est remis en selle après une lourde défaite en 2013, "est devenu très critique vis-à-vis des propositions de réforme de l'Union européenne avancées par Emmanuel Macron", souligne Isabelle Maras. "Par ailleurs, Christian Lindner a été jusqu'ici partisan d'une ligne dure concernant l'aide apportée à la Grèce, allant jusqu'à plaider pour sa sortie de l'euro."

Une "harmonie" difficile à trouver. Cette attitude peu conciliante est d'autant moins encourageante pour Emmanuel Macron qu'il ne peut pas compter sur l'enthousiasme délirant d'Angela Merkel, également réservée sur ce renforcement de la zone euro. Le 15 septembre, la chancelière avait reçu le Premier ministre, Edouard Philippe, et s'était montrée très prudente. "Ce qui est important pour moi, c'est la substance, ce qui se cache derrière les mots, qu'il s'agisse d'un gouvernement économique, d'un ministre ou d'un budget" de la zone euro, avait-elle déclaré.

Comme le résume Isabelle Maras, "on savait que la France allait devoir faire un gros travail de persuasion envers l'Allemagne, tout en donnant des gages de son sérieux et sa capacité à réformer. Désormais, même si le partenariat franco-allemand ne sera pas remis en cause, et que le tandem Macron-Merkel semble toujours désireux de faire avancer les dossiers urgents, le résultat des législatives ne facilitera pas la recherche de compromis et de 'points d'équilibre' entre des positions clairement divergentes". Chaque fois que les dossiers européens seront abordés, Angela Merkel devra composer avec les différentes sensibilités de sa coalition. 

Le partenariat franco-allemand ne sera pas remis en cause, mais le résultat des législatives ne facilitera pas la recherche de compromis.

Macron dicte les termes du débat. Si Angela Merkel réclame de la "substance", Emmanuel Macron est prêt à lui en donner, cette semaine. En choisissant d'exposer plus avant ses ambitions pour relancer l'Union européenne dès mardi, dans un discours devant des étudiants européens à la Sorbonne, le chef de l'État fait un choix clair. Il pose et impose les termes du débat sans attendre de connaître la couleur exacte de la coalition allemande. "S'il a une attitude toujours aussi volontariste, et réitère son soutien et sa confiance à Angela Merkel, ce sera la meilleure garantie qu'il puisse apporter à l'Allemagne", explique Isabelle Maras.

Selon la chercheuse, la chancelière allemande peut aussi mettre à profit, après sa victoire en demi-teinte, un sursaut de la population outre-Rhin dans les négociations politiques qui s'annoncent. "La montée de l'extrême droite avec le score historique de l'AfD provoque déjà une réaction importante au sein de la population, parmi les leaders d'opinion et dans la presse. Certes, l'AfD est parvenue à rassembler plus de 12% des suffrages sur des arguments anti-euro et anti-immigration. Mais la conscience de l'importance de réformer l'Union européenne est fortement ancrée en Allemagne."

Emmanuel Macron aura une nouvelle occasion de convaincre, les dirigeants politiques cette fois, en fin de semaine, lors d'un sommet en Estonie. Consacré au départ au thème du numérique, ce rendez-vous a finalement été complété d'un dîner de travail durant lequel le président français aura tout le loisir de tâter le terrain et la solidité de son partenariat avec Angela Merkel. Du côté de la République en marche!, on refuse de considérer que les jeux sont faits, à l'instar de la députée Olivia Grégoire dans L'Opinion : "[Une coalition avec le FDP] ne rend pas les choses faciles mais n'entame en rien notre détermination", a-t-elle assuré lundi. "Je vous garantis qu'on y croit encore."