Les jeunes politiques sont-ils moins sexistes que leurs aînés ?

  • A
  • A
Les jeunes politiques sont-ils moins sexistes que leurs aînés ?
@ AFP
Partagez sur :

Si les scandales de harcèlement ou d'agressions sexuelles les plus éclatants concernent des vieux briscards de la politique, cela ne signifie pas pour autant que les jeunes soient plus vertueux.

Propos déplacés, comportements sexistes, parfois violents : l'affaire Baupin a remis sur le devant de la scène la question du machisme dans le milieu politique. Machisme qui, pour certain(e)s, est avant tout une question d'âge. "À l'Assemblée, la nouvelle génération se comporte très bien. Seule une dizaine de vieux députés posent problème", estimait ainsi Valérie Rosso-Debord en 2011, après le scandale du Sofitel dans lequel DSK était impliqué.

"Une question de génération". De prime abord en effet, les premiers concernés sont des 50 ans et plus. Denis Baupin, accusé par des élues Europe Écologie-Les Verts de harcèlement et d'agression sexuelle, a 53 ans. Eric Raoult, ancien député UMP accusé de harcèlement sexuel en 2013, avait 58 ans à l'époque. George Tron, maire LR de Draveil, renvoyé aux assises pour une affaire de viol l'année dernière, est aussi proche de la soixantaine. Quant à Michel Sapin, ministre socialiste plongé dans un "culottegate", il vient de fêter son 64e anniversaire. Pour Aurore Bergé, élue LR victime de remarques graveleuses, c'est bien "une question de génération". "La nôtre a été élevée avec la mixité en politique", témoigne-t-elle au Lab. "La question de la présence des femmes en politique ne se pose donc plus."

Les jeunes pas irréprochables. Éduqués dans un contexte différent, plus sensibilisés à la question de l'égalité des sexes, les jeunes responsables politiques seraient-ils moins susceptibles d'adopter des comportements machistes ? Julien Bayou, porte-parole d'EELV, semble être la preuve que oui. À 35 ans, ce sympathisant de plusieurs associations féministes a cosigné un "appel pour une VIème République féministe". Mais pour lui, les propos salaces et les mains baladeuses ne sont pas le propre des aînés. "Ce serait trop simple. Certes, cela n'aide pas d'avoir été éduqué dans les années 1960-1970 et d'être plus habitué à voir des femmes à des postes de secrétaire qu'aux responsabilités. Mais je n'irai pas jusqu'à dire que les jeunes sont exempts de tout sexisme", explique-t-il à Europe1.fr.

Cela n'aide pas d'avoir été éduqué dans les années 1960-1970 et d'être plus habitué à voir des femmes à des postes de secrétaire qu'aux responsabilités.

Une question de pouvoir plus que d'âge. Ainsi, Gérald Darmanin, maire LR de Tourcoing, 33 ans au compteur, a déjà été épinglé pour des propos machistes. Le jeune élu s'était réjoui qu'un homme plutôt qu'une femme prenne la parole à l'Assemblée ("Ce sera plus efficace"), mais avait aussi été fort embarrassé lorsqu'une journaliste avait sous-entendu, dans une chronique sur France Inter, qu'il pourrait être l'auteur de SMS déplacés envoyés à des consœurs. Quant à Franck Keller, il avait reçu le prix du macho de l'année, décerné par les Chiennes de garde, alors qu'il n'avait que 43 ans, pour un tweet sexiste visant Najat Vallaud-Belkacem.

"Certains noms évoqués dans des affaires de sexisme ne sont pas ceux de vieillards", rappelle donc le sociologue Eric Fassin, spécialiste des questions de genre. "Il faut être prudent, ne pas réduire ces comportements à des pratiques archaïques puisque ce sont des questions de pouvoir."

"Les jeunes, ce sera plus de la drague lourde." Tout juste peut-on constater, parfois, une différence de degré plutôt que de nature dans les comportements des responsables politiques. "Les jeunes, ce sera plus de la drague lourde que du harcèlement", confie ainsi une ancienne assistante parlementaire, qui a reçu de nombreux "textos salaces" tous envoyés par "l'ancienne génération" lorsqu'elle travaillait au Sénat ou à l'Assemblée. "Vous avez, notamment à gauche, une jeune génération qui se permet moins ce genre de choses." Du mieux, donc, mais rien de pleinement satisfaisant. La jeune femme reste "très pessimiste" sur les changements de comportement dans les années à venir. "Quand on regarde la nouvelle garde des conseillers parlementaires, qui vont devenir les prochains députés, on voit que les schémas sont encore anciens."

Les jeunes, ce sera plus de la drague lourde que du harcèlement.

Pas de "recul spontané" du sexisme. Laure Bereni, sociologue chargée de recherche au CNRS qui s'intéresse au genre et à la politique, ne croit pas non plus "à un recul spontané des pratiques sexistes en politique". "Il ne faut pas attendre un renouvellement des pratiques qui reposerait sur le seul renouvellement générationnel", prévient-elle. "Ce qui fera vraiment avancer les choses, ce sont des réformes institutionnelles." Avec, par exemple, l'imposition de quotas pour imposer la parité. Depuis les années 2000, ces mesures ont entraîné la féminisation du milieu. Les femmes représentent aujourd'hui 27% des députés (18,5% en 2008) et 25% des sénateurs (22% en 2008). "L'arrivée des femmes en politique a permis de créer une masse critique, qui facilite les résistances collectives", explique Laure Bereni.

D'où les différences qui subsistent entre l'Assemblée, où les femmes sont plus nombreuses, et le Sénat. Au Palais du Luxembourg, "la misogynie est plus qu'ambiante", raconte l'ancienne assistante parlementaire. "Les serveurs du bar refusent de vous servir quand vous êtes une femme et on vous explique que les femmes assistantes parlementaires sont toutes des prostituées."

Le risque de la dénonciation. Mais la parité seule ne parviendra pas à faire bouger les lignes. "Il faut aussi que les directions des partis s'emparent de ces questions", souligne Laure Bereni. En formant leurs adhérents, militants et responsables à ces questions, en renforçant les pouvoirs des commissions féministes, mais aussi en "mettant en place des mécanismes de recueil de plaintes et de sanctions". Reste, enfin, à libérer totalement la parole. "La norme a longtemps été, non pas de harceler, mais de tolérer les harceleurs. Personne ne voyait bien l'intérêt de se battre contre ces comportements. Désormais, ce qui change, c'est qu'il apparaît plus coûteux de fermer les yeux que de parler", pointe Eric Fassin.

Pour Aurore Bergé, laisser planer le risque d'une dénonciation est le seul moyen de faire cesser les gestes et propos déplacés. "Denis Baupin ne sera très probablement pas réélu député parce que la société considère que ces comportements graves, délictueux, ne sont pas dignes de la fonction d'élu de la Nation", estime l'élue LR. "C'est en parlant qu'on les contraindra à changer." Bien plus qu'en attendant la lente régénération de la classe politique.