Jusqu’où Marine Le Pen peut-elle prendre des voix à François Fillon ?

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Jusqu’où Marine Le Pen peut-elle prendre des voix à François Fillon ?
@ AFP
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La candidate du FN a réussi son rendez-vous télévisuel jeudi soir. Mais jusqu’où peut-elle vraiment inquiéter François Fillon ?

François Fillon englué dans les affaires judiciaires, Marine Le Pen entend bien s’imposer comme une alternative pour les électeurs de droite. Jeudi soir lors de L’Emission politique sur France 2, la candidate du FN a la présidentielle a voulu endosser le rôle de la rassembleuse, évitant les dérapages et se gardant d’insister sur les propositions les plus radicales de son programme. Marine Le Pen n’a d’ailleurs pas manqué d’épingler son concurrent, évoquant même une "sale odeur de conflit d’intérêts" à propos du cabinet 2F Conseil.

Et cette stratégie semble payer. Selon Harris Interactive, la candidate du FN a été jugée "convaincante" par 41% des téléspectateurs, soit le deuxième meilleur score de l’émission après Alain Juppé. "Marine Le Pen engrange. Si on prend les résultats du sondage quotidien de l’Ifop pour le site de Paris Match, elle a gagné deux points en une semaine passant de 24 à 26%. François Fillon perdant lui trois points", analysait vendredi matin l’éditorialiste d’Europe 1 Bruno Jeudy, qui constate que les différentes affaires qui touchent la famille Le Pen on peu d'impact dans l'opinion. "La candidate du FN multiplie les signaux en direction des électeurs déçus par Fillon et elle espère en siphonner une partie. Elle lorgne notamment sur la frange sarkozyste : 15% de ces électeurs qui ont voté Sarkozy en 2012 déclarent vouloir voter Le Pen en 2017", enchaîne Bruno Jeudy.

>> Mais jusqu’à quel point Marine Le Pen peut-elle grappiller des voix à François Fillon ? On a posé la question à Grégoire Kauffmann, historien du FN à l’IEP de Paris et auteur de Le Nouveau FN. Les vieux habits du populisme (Le Seuil, collection "La République des idées").

Marine Le Pen a-t-elle les arguments pour séduire l’électorat de François Fillon ?

"Le discours de Marine Le Pen est un peu un attrape-tout. En plus de l’électorat traditionnel du FN, elle essaie depuis longtemps de séduire les déçus de la gauche et porte un discours étatiste, défenseur des services publics, aux antipodes de celui de François Fillon et des attentes de la droite libérale.

Mais elle veut aussi capter l’électorat de François Fillon. Et c’est vrai qu’elle semble adopter ces derniers temps un ajustement de rhétorique que l’on a pu apercevoir lors de l’émission jeudi soir. Elle a un peu levé le pied sur le côté interventionniste de son programme, qu’elle n’a pas trop mis en avant. Et elle envoie plusieurs signaux à la droite. C’est intéressant de constater, par exemple, qu’elle a pris le soin de souligner sa participation, en 1984, aux manifestations en faveur de l’Ecole libre. Elle a aussi parlé d’autorité, dénoncé le ‘laxisme’ et le ‘relativisme’ des ’pédagogues’ qui font les programmes scolaires, pris position clairement contre la loi Taubira…  Elle a bien compris qu’il y avait quelque chose à gagner sur ces terrains-là, alors elle s’adresse à l’imaginaire de la droite.

Marine Le Pen opère un petit ajustement au profit d’une ligne plus ‘Marionniste’ (portée par Marion Maréchal Le Pen NDLR) que ‘Philippotiste’. Cela peut parler aux électeurs de François Fillon mais il y a tout de même un risque : celui de l’incohérence. A force de vouloir faire le grand écart pour séduire des électorats différents, le discours peut en être affaibli. Pour l’instant, la dynamique est positive et les incohérences sont mises sous le tapis".

En plein "Penelope Gate", l’Emission politique de jeudi soir, suivie par 3,5 millions de téléspectateurs (un record pour l’émission) était donc décisive pour Marine Le Pen…

"Oui et à en croire les sondages, elle s’en est plutôt bien sortie. Pour autant, je n’ai pas trouvé qu’elle avait fait une bonne prestation. J’ai même trouvé ça plutôt médiocre. Sur les questions économiques ou face à Najat Vallaud Belkacem, elle a parfois paru perdre pied, crispée, sur la défensive. Elle ne reflétait pas vraiment la "France apaisée" qu’elle prétend incarner. C’est peut-être le signe que sur certains sujets, elle a encore du chemin à parcourir. Elle a fait énormément de progrès depuis 2012, elle travaille beaucoup, ses équipes l’abreuvent de fiches. Mais sur certains sujets, elle récitait par cœur des éléments de langage ou des chiffres et elle a semblé mise en difficulté".

L’électorat de François Fillon et de la droite est plutôt éclectique. Il y a des centristes, des catholiques… Autant de corps d’électeurs qui se sont pour l’instant refusés à voter massivement Front national. Cela peut-il évoluer ?

"L’électorat centriste n’a, en grande majorité, jamais voté FN et il y a fort à parier qu’il restera fidèle à François Fillon ou préfèrera voter Emmanuel Macron. Mais en même temps, c’est vrai qu’il y a un corps d’électeurs ‘catholique social’ à qui Marine Le Pen peut s’adresser. Historiquement, les catholiques ont toujours constitué un pôle de résistance au Front national. Mais on a vu que depuis le début du quinquennat Hollande, le FN a su grappiller des voix dans les bastions catholiques. Il y a peut-être le début d’un processus, d’une tentation. Et je pense que l’engouement autour de Marion Maréchal Le Pen, notamment auprès de certains jeunes, n’y est pas pour rien. En jouant sur les valeurs de la famille, de l’autorité, en défendant l’école privée… Le FN peut aller chercher un électorat qui déborde au-delà du cercle des catholiques d’extrême droite".