Jean-Luc Mélenchon, de la "fureur" à la "révolution tranquille"

  • A
  • A
Jean-Luc Mélenchon, de la "fureur" à la "révolution tranquille"
Jean-Luc Mélenchon a passablement adouci son image entre 2012 et 2017.@ GUILLAUME SOUVANT / AFP
Partagez sur :

Le leader de la France Insoumise a opéré un recentrage depuis sa campagne de 2012. Sa communication, son rapport aux médias mais aussi son attitude ont été savamment retravaillés.

Bouche en cœur et grands yeux battant des cils, Karine Le Marchand s'étonnait, en novembre dernier de ne pas avoir à côté d'elle "cet homme en colère, braillard, le poing levé" qu'elle imaginait. C'était dans "Une ambition intime", et c'était face à Jean-Luc Mélenchon. "Mais vous voulez vraiment faire la Révolution ? Ça peut faire peur", disait-elle encore au leader de la France Insoumise. "Je n'ai pas envie de gens égorgés avec leur tête sur des piques !" Et l'homme politique de la rassurer sur ses intentions bien moins belliqueuses.

Il n'y a pas que la présentatrice vedette de M6 que Jean-Luc Mélenchon a entrepris d'amadouer. Auprès des électeurs aussi, le candidat à la présidentielle a joué la carte de l'apaisement. Celui qui, en 2010, préparait 2012 en se présentant comme "le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas", a radicalement changé de positionnement. Jusqu'à dire dimanche dernier dans le JDD : "Je deviens une figure rassurante."

Opération recentrage. "Depuis le début de sa campagne, il veut se recentrer, se montrer plus rassurant. Devenir compatible avec l'électorat qu'il vise, c'est-à-dire les électeurs socialistes, même modérés", confirme Philippe Moreau Chevrolet, communicant et président de MCBG Conseil. Se lancer dans la course à l'Élysée indépendamment du Front de Gauche, sans même s'allier aux communistes, a bien aidé cette stratégie. "Il a créé la France Insoumise. C'est un nom désidéologisé, qui pourrait fonctionner pour tout le monde et n'est pas historiquement rattaché à un côté de l'échiquier politique", analyse le spécialiste de la communication politique.

Moins de rouge, plus de philosophie. Plus récemment, ce "lissage" s'est poursuivi avec une affiche de campagne très différente de celle qu'il avait il y a cinq ans. "Il a laissé tomber les codes rouges et criards", détaille Elodie Mielczareck, sémiologue et auteure de Déjouez les manipulateurs (éd. Nouveau Monde).

comparatif+affiche+melenchon

"Son slogan, 'la force du peuple', rappelle beaucoup 'La force tranquille' de François Mitterrand, que ce soit voulu ou non. De son col ouvert, son regard posé et ce fond neutre émane une certaine sagesse philosophique." Ce qui se retrouve aussi dans le symbole choisi pour La France Insoumise, la lettre grecque "phi". Jean-Luc Mélenchon lui-même souligne que cela accompagne un changement d'état d'esprit. "Je suis plus philosophe que jamais, moins impétueux", explique-t-il ainsi au JDD.

"Il rassure, fait des blagues". Moins impétueux sur son affiche, moins impétueux dans son rapport aux médias aussi. "Plutôt que de les affronter, je les contourne avec ma chaîne YouTube", s'amuse-t-il dans l'hebdomadaire du septième jour. Mais "il a aussi donné des interviews à Gala sur ses habitudes alimentaires et son amour pour le quinoa, à Karine Le Marchand pour Une ambition intime", rappelle Philippe Moreau Chevrolet. "Il rassure, fait des blagues, paraît plus apaisé."

Moins marginalisé pendant les débats. Les deux débats télévisés, les 20 mars et 2 avril dernier, lui ont donné une nouvelle occasion de montrer ce nouveau visage. "Le premier, avec seulement cinq candidats, a permis de montrer que Jean-Luc Mélenchon dominait l'exercice et ses adversaires, même physiquement", analyse Philippe Moreau Chevrolet. Le second, qui a rassemblé les 11 participants à la présidentielle, a eu un effet plus subtil sur le positionnement du leader de la France Insoumise. "D'habitude, il est le plus marginalisé avec Marine Le Pen", explique Elodie Mielczareck. "Il a beaucoup été dans le registre de la colère par le passé. Mais cette fois, ce sont les petits candidats qui ont occupé cet espace, en élevant la voix, comme Nathalie Arthaud, en ayant une gestuelle de colère, comme Philippe Poutou ou Jacques Cheminade."

Par comparaison, Jean-Luc Mélenchon est apparu plus calme, plus modéré, dans le rôle d'un arbitre plus que d'un attaquant. Comme le résume la sémiologue, "il a laissé l'indignation à d'autres pour se rapprocher d'une gauche républicaine, voire institutionnelle parfois".

"La conflictualité a montré ses limites". Jean-Luc Mélenchon assume, s'adapte à l'air du temps. "Aujourd'hui, le 'bruit et la fureur' ce n'est plus l'attente de la société. Je pense que les gens ont soif d'humanité", confie-t-il au JDD. "Je suis un chemin balisé. Du coup j'apparais pour beaucoup comme une solution raisonnable… Non, pas raisonnable… raisonnée. La conflictualité a montré ses limites." Exit la référence à Robespierre, très clivante. Le leader de la France Insoumise cite "plutôt le philosophe Marc Aurèle et les stoïciens". "Passer à la VIe République, ce n'est pas l'aventure, c'est la révolution tranquille des citoyens. Qui pourrait prétendre faire table rase ? Cela n'a jamais été à mon programme. Je ne suis pas Philippe Poutou."

Il a laissé l'indignation à d'autres pour se rapprocher d'une gauche républicaine, voire institutionnelle parfois.

"Il crée son propre positionnement". Celui qui n'est pas Philippe Poutou risque-t-il aussi, à force d'apaisement, de ne plus vraiment être Jean-Luc Mélenchon ? L'homme arrivé en quatrième position de la présidentielle il y a cinq ans bénéficie d'une identité politique forte, qu'il ne s'agirait pas de gommer. Aucun risque, pour Elodie Mielczareck. "Le terrain est déjà occupé à l'extrême gauche. En se lissant, il crée son propre positionnement. C'est très habile."

Cultiver une autre image alternative. Très habile et parfaitement adapté à une campagne qui "ne se joue absolument pas sur le fond", estime Philippe Moreau Chevrolet. "Du fait, notamment, des affaires, il n'y a pas de débat d'idées, c'est la personnalité des candidats qui est en jeu. Et sur ce terrain-là, Jean-Luc Mélenchon n'a rien à perdre." Malin, le candidat prend soin de cultiver une image alternative d'une autre manière, en se positionnant comme un moderne qui parle de jeux vidéo et fait des meetings par hologramme.

Remplir le vide laissé par le PS. Et puis la politique, c'est aussi une histoire de chance. Lui, comme Emmanuel Macron, en a beaucoup. "Il arrive sur un vide laissé par la gauche. Benoît Hamon, qui n'a eu ni le temps de faire campagne à cause d'une primaire tardive, ni la possibilité à cause des défections au sein de son camp, n'est pas en mesure de remplir cet espace", analyse Philippe Moreau Chevrolet.

Pas question pour Jean-Luc Mélenchon de ne pas emprunter le boulevard qui s'offre à lui. Dans les sondages, cela frémit, promet peut-être de s'envoler. Les quatre candidats de tête sont désormais un mouchoir de poche. La qualification au second tour pourrait bientôt se trouver à portée de marge d'erreur. Et le leader de la France Insoumise peut rêver de crever ce plafond de verre qui l'avait maintenu, il y a cinq ans, à un peu plus de 11% des suffrages.