Entre Juppé et Fillon, du respect, quelques bisbilles et une guerre larvée

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Entre Juppé et Fillon, du respect, quelques bisbilles et une guerre larvée
@ ERIC GAILLARD / POOL / AFP
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Aujourd'hui, ils se tirent dessus à tout va, campagne pour la primaire de la droite oblige. Pourtant, Alain Juppé et François Fillon n'ont pas toujours été ennemis.

Les coups pleuvent dans la campagne d'entre-deux tours. Entre Alain Juppé et François Fillon, la guerre semble déclarée. Le premier n'a pas hésité à pilonner le programme du second, notamment sa position jugée "ambiguë" sur la question du droit à l'avortement. "Jamais je n'aurais pu penser que mon ami Alain Juppé tombe aussi bas", a répliqué le second.

"Ami", le mot est lancé. Si, bien souvent, les querelles politiques se doublent d'inimitiés personnelles, ce n'est pas tout à fait le cas entre ces deux hommes là. "Alain Juppé me connaît, on est amis", a d'ailleurs rappelé une nouvelle fois François Fillon mardi, sur BFM TV. "Je n'ai d'ailleurs jamais eu une parole désagréable contre lui. J'ai toujours été très correct."

Issus de deux courants différents de la droite. Certes, les deux candidats se sont souvent affronté tout au long de leur carrière politique. En 1990, au sein de ce qui est alors encore le RPR, Alain Juppé est aux côtés de Jacques Chirac alors que François Fillon est proche de Philippe Séguin. Cinq ans plus tard, le Sarthois soutient Edouard Balladur quand l'Aquitain, lui, opte logiquement pour Jacques Chirac. Mais en dépit du fait qu'ils n'aient pas été couvés par le même courant de la droite, les deux hommes travaillent ensemble à partir de mai 1995.

Il était fou de rage ! J'en ai gardé un mauvais souvenir

"Juppé n'est pas un voyou". Rare rescapé des balladuriens, François Fillon devient alors le ministre des Technologies de l'information et de la Poste dans le premier gouvernement Juppé. Et cette collaboration se passe globalement bien. "J'ai toujours pensé qu'Alain Juppé est un type bien", raconte ainsi François Fillon en 2014, cité dans le livre de Renaud Dély, L'Hyperviolence en politique. "Même quand nous avions des désaccords, on gardait le contact et cela restait correct. Lui, ce n'est pas un voyou, un tordu, ce n'est pas un gredin." Un accroc à noter, toutefois. Lorsque François Fillon pilote la privatisation de France Télécom, toujours en 1995, Alain Juppé "l'enguirlande copieusement", raconte la journaliste Nathalie Schuck. "Il était fou de rage ! J'en ai gardé un mauvais souvenir", témoigne François Fillon.  

Les relations tournent à l'orage en 2007. Alain Juppé et François Fillon se rapprochent en 2002, lorsqu'ils s'entendent sur la création de l'UMP et que le second prend ses distances avec son mentor, Philippe Séguin. Le premier, lui, prend les rênes du nouveau parti. "Juppé a toutes les chances et qualités pour incarner l'union de la droite", salue alors François Fillon dans un entretien au Monde.



Mais leurs relations s'embrument une seconde fois en 2007. Après une traversée du désert, Alain Juppé fait son retour au sein du gouvernement de Nicolas Sarkozy, à l'Écologie. À l'époque, comme le racontent Neïla Latrous et Jean-Baptiste Marteau dans UMP, un univers impitoyable, il a négocié sa nomination auprès de Nicolas Sarkozy contre l'assurance de traiter directement à l'Élysée. À Matignon, François Fillon et son équipe voient cela d'un très mauvais œil, mais n'auront pas à supporter la situation longtemps. Quelques mois plus tard, Alain Juppé est battu dans sa circonscription de Gironde aux législatives. François Fillon le force à démissionner, ce que l'Aquitain ne lui pardonne pas.  

 Fillon fait des bons discours. Je ne sais pas si c'est lui qui les écrits, mais ils sont bons

"Fillon est un faux-jeton, mais il est sérieux". Pourtant, en 2010, lorsque s'engagent des tractations entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé pour faire (re)revenir ce dernier au gouvernement à la faveur d'un remaniement, le maire de Bordeaux plaide la cause de François Fillon. Alors que les rumeurs vont bon train sur celles et ceux qui pourraient remplacer le locataire de Matignon, Alain Juppé conditionne son retour au maintien du Premier ministre. "Fillon est un faux-jeton, mais il est sérieux. Borloo, lui, est incapable de tenir Matignon", explique-t-il à la journaliste Anna Cabana.

Le "sérieux" les rapproche... C'est peut-être ce sérieux qu'ils se reconnaissent mutuellement qui empêche les deux hommes de se déchirer. Même en pleine campagne pour la primaire, Alain Juppé attribue à son rival, dans un documentaire de Frantz-Olivier Giesbert, "le sérieux, le calme, une forme de sang-froid, de réflexion". "Fillon fait des bons discours. Je ne sais pas si c'est lui qui les écrits, mais ils sont bons et il les prononce bien", ajoute-t-il. De son côté, François Fillon considérait en mars dernier encore que, parmi tous ceux présentés à la primaire de la droite, seuls "deux projets sur la table ont une colonne vertébrale, une signification, ont été travaillés" : le sien et celui d'Alain Juppé.

... l'anti-sarkozysme aussi. Peut-être, aussi, ont-ils pu se rapprocher à la faveur de la même volonté d'évincer Nicolas Sarkozy. C'est ce que beaucoup ont cru entre 2014 et 2015, lorsque les deux hommes se voient régulièrement et que bruissent, à droite, les rumeurs d'une alliance pour la primaire de 2016. Parfois, ils s'envoient même des fleurs par média interposé, comme lorsqu'Alain Juppé, en 2015, salue une "excellente" interview accordée par le député de Paris…dans laquelle ce dernier critique en creux les revirements de Nicolas Sarkozy. La même année, lors d'un meeting en Gironde, Alain Juppé et François Fillon s'affichent côte à côte. "François est un ami de longue date. On ne s'est jamais vraiment disputé", lance alors le maire de Bordeaux. "Avec Fillon, il y a une relation ancienne et appréciable", confirme Gilles Boyer, cité par Renaud Dély dans son livre. Mais, assure-t-il aussi, aucune velléité d'alliance –ce qui s'est vérifié par la suite.

En réalité, si les deux candidats s'opposent sur le fond, ils apprécient certains traits de caractère qu'ils pensent partager –et dont ils estiment, en revanche, que manque cruellement Nicolas Sarkozy- : la politesse et la tempérance. François Fillon a ainsi l'habitude de dire qu'"avec Juppé, nous n'arrivons pas à nous fâcher car au fond, nous sommes tous les deux bien élevés".