Dans le costume des présidents-candidats

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Dans le costume des présidents-candidats
@ REUTERS et INA
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Comme Sarkozy, VGE, Mitterrand et Chirac l'ont été. Des témoins de l'époque racontent. 

Ils ont, au moins, ce point commun. Celui d’avoir été présidents-candidats. Avant Nicolas Sarkozy, trois présidents sortants se sont représentés au suffrage universel sous la Ve République : Valéry Giscard d'Estaing en 1981, François Mitterrand en 1988 et Jacques Chirac en 2002. Le premier a été battu, les deux autres ont été réélus.

Au-delà du contexte politique propre à chacune de ces élections présidentielles, on trouve des ressemblances dans les campagnes menées par Giscard d’Estaing, Mitterrand, Chirac et aujourd’hui Sarkozy. Chacun d’entre eux a eu à gérer cette double casquette de président-candidat. Les journalistes Catherine Nay et Michèle Cotta et le directeur de campagne de Jacques Chirac en 2002, Antoine Rufenacht, ont vécu de près ces trois campagnes. Ils racontent.

 CONTRE-ATTAQUER AU DERNIER MOMENT

Les quatre présidents ont d’abord ce point commun : celui d’avoir retardé au maximum leur entrée en campagne. Tous se sont déclarés un à deux mois avant le premier tour. Jacques Chirac a annoncé sa candidature lors d’un déplacement à Avignon, le 11 février 2002, Nicolas Sarkozy est officiellement entré en campagne le 14 février 2012, au 20h de TF1, Valéry Giscard d'Estaing s’est déclaré candidat en direct de l’Elysée - comme le général de Gaulle, en 1965, le 2 mars 1981. François Mitterrand a, lui, attendu le 22 mars 1988, pour annoncer qu’il se représentait, par un simple "oui" en réponse à la question posée par Henri Sannier, sur Antenne 2.
 

Nicolas Sarkozy sur TF1

© CAPTURE TF1

Tous ont voulu endosser le plus tardivement possible leur costume de président-candidat. "Un président sortant prend prétexte de la tâche qu’il doit continuer à l’Elysée pour se déclarer tard (…) Il veut toujours voir comment prend la campagne de ses concurrents, connaître les thèmes pour réagir et mieux contrer", décrypte Catherine Nay. "Le président en exercice laisse son principal adversaire - qui n’a pas sa crédibilité, s’épuiser et il contre-attaque au dernier moment", complète Michèle Cotta.
 
 François Mitterrand et VGE ont tenu le calendrier qu’ils s’étaient fixés. Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac ont dû le bousculer. L’actuel président sortant, enjoint par son entourage d’accélérer la cadence, s’est finalement résolu à se déclarer plus tôt qu’il ne l’avait prévu, pour tenter de briser la dynamique de François Hollande. En 2002, Jacques Chirac avait, lui aussi, décidé d’avancer sa date d’entrée en campagne, au moment où les courbes de sondages entre lui et Lionel Jospin se croisaient. "Il y avait une forte pression des parlementaires UMP en ce sens", rappelle son directeur de campagne de l’époque, Antoine Rufenacht.
 

LE QG, LE PRÉSIDENT NE FAIT QU'Y PASSER

C’est un lieu symbolique. Un passage obligé pour le président désormais candidat. Son QG de campagne. Le 18 février, Nicolas Sarkozy l’a inauguré, 18 rue de la Convention. Le président-candidat, veste et col roulé noir, a pris soin d’arriver à pied à son QG, marchant depuis le Pont Mirabeau, sous une nuée de caméras. Avant lui, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac s’étaient aussi prêtés à l’exercice. Le 5 mars 1981, trois jours après sa déclaration de candidature, VGE arrivait à son QG, rue de Marignan, au volant de sa voiture personnelle, une 505 Peugeot verte. Tout un symbole.

Le 1er mars 2002, après avoir rechigné à y mettre les pieds, Jacques Chirac inaugurait son "Tapis rouge", ancien grand magasin kitsch devenu son QG. François Mitterrand, lui, s’était rendu pour la première fois dans ses locaux de campagne, le 6 avril 1988. Alors qu'il découvrait le bureau qui lui avait été réservé avenue Franco-Russe, le président-candidat avait lâché, laconique, ces quelques mots : "Ce bureau est bien pour Bérégovoy, c'est lui qui fait le travail" (NDLR : Pierre Bérégovoy était son directeur de campagne).
 
 Jacques Chirac se rend au "Tapis rouge" :







Mitterrand visite son bureau, avenue Franco-Russe :







LA STRATÉGIE, TOUJOURS DÉCIDÉE À L’ÉLYSÉE

La visite-éclair de François Mitterrand en dit long sur le poids réel des QG dans les campagnes des présidents sortants. Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac n’y étaient presque jamais. "Leur stratégie de campagne était menée depuis l’Elysée", se rappelle Catherine Nay. "Dès que j’avais besoin de voir Chirac, j’allais le voir dans son bureau à l’Elysée", confie Antoine Rufenacht. Celui qui était alors directeur de campagne devait parfois composer avec "l’omniprésence" des deux conseillers du Palais, Claude Chirac, la fille du président chargée de sa communication et Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l'Elysée. Les grandes lignes du dispositif de campagne étaient débattues et finalisées, rue du Faubourg Saint-Honoré. Notamment le thème de l’insécurité, devenu l’axe majeur de la campagne de Jacques Chirac en 2002.

APPARAITRE COMME UN HOMME NEUF

Tous les présidents sortants ont cette obsession. Comment être candidat quand on est déjà président ? Comment incarner autre chose qu’un bilan ? Nicolas Sarkozy se retrouve face à cette situation aujourd’hui. Avant lui, Valéry Giscard d’Estaing a dû essuyer les critiques de ses principaux adversaires, François Mitterrand et Jacques Chirac, sur sa gestion de la crise économique et sur sa politique étrangère.

MITTERRAND CHIRAC 1988

© REUTERS

La situation de François Mitterrand et de Jacques Chirac était différente. Tous deux sortaient d’une période de cohabitation et n’avaient donc pas de bilan à défendre. Les sortants, ce n’étaient pas eux mais leurs Premiers ministres, respectivement Jacques Chirac, en 1988 pour François Mitterrand et Lionel Jospin, en 2002, pour Jacques Chirac. "La cohabitation les a aidés à se faire réélire. Tous deux s’étaient fait un peu oublier, donc c’était plus facile pour eux d’apparaître comme des hommes neufs", analyse Catherine Nay. "C’étaient finalement eux les challengers", conclut l’éditorialiste. Plus que les autres, François Mitterrand s’est comporté en homme neuf, renvoyant sans cesse Jacques Chirac à son bilan. "Il a su exploiter tout ce qui était reproché à son Premier ministre, en disant moi "je n’aurais jamais fait ça", souligne Michèle Cotta.
 

CANDIDAT COMME LES AUTRES ?

Depuis son entrée en campagne, Nicolas Sarkozy multiplie les meetings et les déplacements à travers le pays. Invité d’Europe 1 le 14 mars, le président avait confié se sentir "un candidat exactement comme les autres", "libre de pouvoir aller au contact des Français". Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac - au début de sa campagne - ont cherché au contraire à prendre la hauteur que leur conférait leur statut de président. Aucun des trois ne se considérait comme un candidat normal. VGE, en 1981 comme François Mitterrand, en 1988, étaient persuadés d’être réélus. Tous deux ont "surjoué le côté président-majesté", note Catherine Nay. Ils ont mené une campagne courte, sans jamais chercher à descendre dans l’arène. Peu de déplacements, peu de meetings. Une exploitation de la peur de l’adversaire. En 1981, VGE entretient la peur des communistes si Mitterrand est élu ; en 1988, Mitterrand désigne son opposant, Jacques Chirac, "comme un agité ", se souvient Catherine Nay. Le premier a perdu les élections, le deuxième les a gagnées.
 

JACQUES CHIRAC LIONEL JOSPIN

© REUTERS

En 2002, Jacques Chirac voulait calquer sa campagne sur celle de François Mitterrand, en 1988. "Il était obsédé par le souvenir de la façon dont François Mitterrand l'avait battu en 1988 (…) Mitterrand avait joué sur sa volonté, son rôle de Président. Jacques Chirac a également longtemps pensé qu'il lui suffisait d'être à l'Elysée pour s'y faire réélire", écrit Michèle Cotta dans ses Cahiers secrets de la Ve République. Le président finira par se transformer en candidat, après la petite phrase de Lionel Jospin (NDLR : dans l'avion qui le ramenait de La Réunion, le 11 mars 2002, Lionel Jospin confiait à des journalistes qu’il trouvait Chirac "fatigué, vieilli, victime d'une certaine usure"). "La bête politique qui sommeillait en Chirac s'est réveillée", se remémore son directeur de campagne, Antoine Rufenacht. Le lendemain de cette déclaration, dans le bureau du président à l'Elysée, le conseiller découvrait un Chirac "particulièrement joyeux". "Ce dérapage a été un formidable déclic, cela a donné un coup de fouet à sa campagne", estime aujourd’hui Antoine Rufenacht.
 

L'ISOLEMENT DE L’ÉLYSÉE

elysee isolement

© REUTERS

Pendant leur campagne, tous les présidents-candidats veulent "parler aux Français". Même s’ils s’en défendent, leur fonction présidentielle les a éloignés du peuple. "Pendant son mandat, un président croit voir les Français mais c’est un leurre", assure Catherine Nay. Redevenir candidat n'est donc pas chose aisée. "Quand vous êtes installé dans un palais depuis sept ans, se replonger dans les meetings et les bains de foule n'est pas évident", souligne Antoine Rufenacht. "Il y a un enfermement de l'Elysée", estime le conseiller. Un syndrome "tour d'ivoire" dont aurait été victime Valéry Giscard d'Estaing, en 1981. Dans son livre**, Michèle Cotta rapporte une conversation qu'elle a eue avec Jean-Marie Poirier, porte-parole de la présidence de la République en 1981, au sujet de VGE. "Il le dépeint comme n'écoutant rien, n'entendant rien, mal entourés par des conseillers persuadés qu'il viendrait facilement à bout de ses adversaires, sans vraiment combattre".

* Cahiers secrets de la Ve République, tome IV, 1997-2007, Fayard.
 
 ** Cahiers secrets de la Ve République, tome II, 1977-1986, Fayard.